La Mode

Saint Laurent, printemps-été 2020 : on touche avec les yeux

Quel rôle peut encore jouer la mode à une époque où la séduction s’arrête au seuil du regard, la peur de la contagion refroidissant les plus transis des amoureux ? Était-ce une prémonition, la maison Saint Laurent a tourné sa campagne printemps-été 2020 dans un canyon désert.

Yves Saint Laurent, printemps-été 2020. Photo DR

Un grand souci de communication se pose actuellement aux grandes maisons de mode. Promouvoir des collections qui ont coûté des fortunes, à l’heure d’un confinement planétaire où tout le monde ou presque traîne chez soi en survêtement, est au moins une faute de goût, et en tous cas un manque d’à-propos. En Italie, Giorgio Armani, l’un des rares monstres sacrés de la mode à avoir réussi à préserver l’indépendance de sa marque, s’est attaché le respect et l’affection de ses compatriotes en convertissant toutes ses usines dans la production de blouses et de matériel pour les professionnels de santé. L’initiative de LVMH de faire produire du gel désinfectant par ses usines de parfums fut moins heureuse, ledit gel ayant été distribué avec le logo de la holding affiché en grand sur les flacons. Pour une industrie qui vend du rêve, difficile de résoudre le casse-tête qui consiste à continuer à vendre pour préserver les emplois et assurer l’avenir tout en respectant un public qui bat sa coulpe et se construit de nouvelles valeurs, mal à l’aise avec son consumérisme sauvage des dernières années. Il n’en demeure pas moins rafraîchissant de découvrir ce que les créateurs avaient prévu pour les nouvelles saisons de cette année vénéneuse, présentées en pleine montée du coronavirus. Chez Saint Laurent, par exemple, Anthony Vaccarello a fait preuve d’une intuition étonnante en tournant la campagne de la collection printemps-été 2020 dans les rocailles d’un canyon.

Mini-shorts, matières scintillantes et des robes qui vous enlacent

Si le défilé Saint Laurent a eu lieu, comme de tradition, au pied de la tour Eiffel, c’est dans un décor de film noir, avec des centaines de projecteurs mobiles formant couloir, que les mannequins, Naomi Campbell en tête, ont présenté un vestiaire inspiré des codes de la maison détournés dans l’esprit Vaccarello. Le créateur belge, qui a succédé à Hedi Slimane à la direction artistique d’Yves Saint Laurent en 2016, a imaginé une collection sensuelle dégageant une lumière nocturne, toute de paillettes et de broderies dorées. Empruntant à la haute couture un tailoring impeccable, détournant le flou dans un esprit bohème irrigué du fantasme d’un monde sans frontières, déclinant le caban et le smoking chers à Yves Saint Laurent en pièces maîtresses d’un vestiaire fluide entre féminin et masculin, ajoutant au tout sa propre esthétique des volumes où l’ultracourt notamment exprimé en shorts précieux, et le bermuda interprété en jupe-culotte, sont complétés par des bottes souples et tombantes, des épaulements généreux et des décolletés tout autant, Vaccarello a livré une collection précieuse qui, en ces temps de distanciation sociale, invite à toucher avec les yeux. Clou de la présentation, la matière noire, brillante, presque liquide, d’une robe de soirée courte et plissée enlace la poitrine à la manière de deux mains sensuelles, presque allégoriques tant de telles mains sont désormais presque impossibles à traduire en véritables caresses. La campagne de la collection, tournée par Juergen Teller, montre une femme seule dans un désert, évoluant sur la chanson mélancolique de Marie Laforêt, Je voudrais tant que tu comprennes.

Souvenir de la Cicciolina

De son vrai nom Ilona Staller, cette actrice de films pornos italienne d’origine hongroise, entrée par la suite en politique, épouse éphémère de Jeff Koons auquel elle inspire la série Made in Heaven dans laquelle il se représente avec elle faisant l’amour, souffle à Anthony Vaccarello sa première collection. Nous sommes en 2006 et le jeune créateur est fraîchement diplômé de La Cambre. Il propose au Festival d’Hyères une collection taillée sur mesure pour celle que le monde entier appelle La Cicciolina. Il reçoit le Grand Prix et fonde en 2009 sa marque éponyme dans l’esprit provocateur de son égérie. Il obtiendra aussi en 2011 le prix prestigieux de l’ANDAM (Association nationale de développement des arts de la mode) après un bref parcours chez Fendi sous Karl Lagerfeld, poursuivant ensuite sa carrière de directeur artistique chez Versace où il reste jusqu’au départ, en 2015, d’Hedi Slimane de la maison Yves Saint Laurent dont il dirige désormais la création.



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