Rencontre

Fakhreddine II, le Charlemagne du Liban devenu son Laurent le magnifique

En cette période de morosité générale, le nouveau roman de Carole Dagher, « L’Invité des Médicis », nous permet de vivre l’exil du grand émir en Italie, dont la portée à la fois politique et artistique est toujours actuelle au Liban.

Carole Dagher. DR

Après sa participation au Salon du roman historique de Levallois-Perret et la signature de son nouvel ouvrage dans la grande librairie parisienne Le Divan, Carole Dagher inscrit L’Invité des Médicis, qui vient de paraître aux éditions Philippe Rey, dans la lignée de ses ouvrages historiques précédents. « Ma démarche a commencé avec Bachir II Chéhab, mon nouveau roman est aujourd’hui centré sur Fakhreddine II. Ce sont deux personnages emblématiques de la période de l’émirat, qui a duré quatre siècles. Tous deux avaient des ambitions de souveraineté et d’indépendance par rapport à l’Empire ottoman. Mon objectif est de rappeler que le Liban n’est pas né en 1920 avec la proclamation du Grand-Liban par le général Gouraud, dont on célèbre le centenaire cette année. Le Liban a existé en tant qu’émirat avant d’être une république et il s’est élargi sous Fakhreddine II jusqu’à Tripoli, la Békaa et Naplouse (actuellement en Cisjordanie occupée). »

Dès les premières lignes du roman, le lecteur est plongé dans le bouleversement sensoriel, intellectuel et existentiel du grand émir. « Je suis né une deuxième fois à Florence, quarante-deux ans après ma venue au monde dans la dynastie des princes Maan du Mont-Liban. » Au fil du récit, celui que l’on nomme Faccardino, exilé en Italie de 1613 à 1618 pour échapper à la vindicte ottomane, et dont on peut toujours voir le portrait dans la Galerie des Offices de Florence, va découvrir le faste de la cour des Médicis et ses intrigues, mais aussi l’univers des artistes, l’amour, et peut-être le sens profond de son engagement politique.

Cette plongée dans le début du XVIIe siècle, en Toscane et au Liban, est particulièrement réussie, grâce à la rigueur et la précision de l’ancienne chercheuse de Georgetown University, spécialisée dans les minorités du Moyen-Orient et le dialogue islamo-chrétien. « J’ai essayé de faire une synthèse de la vie de Fakhreddine, et dans cette aventure, je ne pouvais pas me permettre le moindre anachronisme aussi bien sur des points historiques que sur les détails de la vie quotidienne. J’ai beaucoup lu, en français, en arabe, en anglais et en italien, notamment les récits des chroniqueurs et les ouvrages historiques. »

Le tissage entre réalité historique et fiction est très serré et l’auteure souhaite le garder mystérieux. « Comme dans mes romans précédents, je n’aime pas livrer les clés de la frontière entre l’histoire et la fiction. J’ai utilisé toutes les informations historiques dont je disposais et j’ai comblé les vides. Le contexte, les situations et les personnages dont il est question ont existé, mais je me suis demandé pourquoi Fakhreddine II était resté cinq ans en Italie. Au bout de deux ans, il n’y avait plus d’obstacle à son retour ni de menace », ajoute-t-elle de manière elliptique, soucieuse de ne pas révéler les ressorts narratifs de son récit.


Le mythe fondateur d’un Liban puissant et unifié

Fakhreddine II est un personnage fédérateur de l’identité libanaise, comme le souligne l’auteure du Testament de Moïse (Calmann-Lévy, 2011). « Il est né druze et a grandi en milieu maronite. Sa mère, Sitt Nassab, l’a confié, ainsi que son frère, à la famille Khazen dans le Kesrouan. En même temps, il suivait les préceptes de l’islam et son trésorier était juif. C’est sous son règne qu’a été imprimé le premier livre en 1610, à Saint-Antoine de Qozhaya. Il était proche du pape et du clergé, et c’est grâce à ce lien privilégié qu’il s’est réfugié en Italie en 1613, lorsque le Liban est envahi. Il a aussi construit des mosquées, à Saïda et à Beyrouth. »

Carole Dagher est convaincue que la force de son personnage est dans sa vision politique et nationale. « Son ambition n’était pas seulement d’étendre son territoire, même s’il était extrêmement ambitieux sur ce plan, il avait également conscience de la diversité de sa population. Il respectait la liberté de conscience de chacun et voulait intégrer l’apport de chaque communauté dans la création de son émirat. Un apport aussi bien militaire que commercial ou artisanal. Les chroniqueurs rapportent qu’il tenait un compte précis des habitants de chaque village et qu’il savait qui était forgeron, paysan ou artisan. Il dénombrait également tous les plans de mûriers ! », ajoute l’ancienne attachée culturelle de l’ambassade du Liban à Paris. « Il gouvernait au plus près de son peuple et rêvait d’une nation unifiée, même si le terme est anachronique. Mais la Sublime Porte s’est sentie menacée par une telle entreprise », ajoute la romancière.

Au fil de notre lecture, portée par le souffle romanesque puissant de l’auteure, on suit les différentes stratégies de Fakhreddine II pour unifier son territoire. « Il a dû manœuvrer, par la force, par la ruse, par des alliances matrimoniales, pour tenter de fédérer tous les chefs politiques sous sa bannière. Mais une des caractéristiques de cette époque, c’est la multiplicité des chefs locaux, qui sont prêts à s’allier à l’extérieur pour abattre le plus fort d’entre eux. »

La situation a donc très peu changé, à une nuance près. « À l’époque, le Liban n’était pas divisé en partis confessionnels. Le clan Qaïssite s’opposait aux Yamanites, le clan Yazbaki au clan Joumblatti. Aujourd’hui, la plupart des partis sont fondés sur des critères confessionnels », constate celle qui a consacré une trilogie romanesque à la création du Liban, Le Couvent de la lune ( Plon, 2002).

« J’ai rêvé d’une autre Florence, sur le balcon oriental de la Méditerranée »

L’expérience florentine de Fakhreddine II l’amène à rencontrer le diplomate et orientaliste François Savary de Brèves, mais aussi le savant Galilée, ainsi que des artistes majeurs de l’époque. Se dessine alors une réflexion qui va lui faire reconsidérer son rôle d’émir. « J’ai voulu rendre compte du choc culturel qu’il a vécu à Florence, où il découvre des statues de nus, ou des peintures, complètement à contre-courant de sa culture orientale : il est époustouflé par les arts présents à ciel ouvert dans la ville. Fakhreddine II avait été un grand souverain, il se rêve alors prince mécène et souhaite ramener la Renaissance au Levant. Il a été à la fois le Charlemagne du Liban et son Laurent de Médicis. »

À l’occasion de la sortie du livre, la librairie Antoine a mis en ligne un quizz, où l’une des questions était de répertorier les grands travaux réalisés par Fakhreddine II, ce qui amène l’ancienne journaliste à apporter quelques précisions. « À son retour d’Italie, celui qui deviendra le seigneur des Terres va gouverner encore seize ans. La fameuse bataille de Anjar, en 1623, va marquer l’apogée de son règne. Il sait que seule la paix permet la prospérité et le rayonnement d’un pays. À cet effet, il va ramener des artistes italiens, des architectes, et même des agriculteurs pour l’aider dans son vaste projet. L’héritage le plus emblématique de l’émir est probablement l’ouverture en trois arcades des maisons libanaises, directement inspirée de l’architecture florentine, dont le palais Médicis, qu’il a habité. Il a ramené l’idée des tuiles oranges, même si elle se sont davantage développées au XIXe siècle, en provenance de Marseille. Il a également fait construire le pont Awali, entre Beyrouth et Saïda, le pont Qasmiyé entre Tyr et Saïda. La forêt des pins de Beyrouth est aussi une de ses initiatives, de même qu’un palais à Beyrouth, dont il reste un nom, la place du Bourj, qui fait référence à sa tour, qui dominait la ville. Dans le domaine agricole, il a introduit la culture du chou-fleur et du lin et encouragé le commerce de la soie. »

Si L’invité des Médicis est écrit comme les mémoires de Fakhreddine II, on peut aussi l’envisager comme un roman de voyage, un roman de stratégie politique et militaire ou une réflexion sur le pouvoir, avec ses retournements d’alliances et ses trahisons. C’est aussi le roman d’un amour caché, d’un itinéraire philosophique personnel et de la quête d’une transcendance. En ce sens, le roman touche un lectorat très large, au Liban, en France, mais aussi en Italie, où Faccardino est encore aujourd’hui un personnage célèbre, régulièrement mis à l’honneur au théâtre ou dans des concerts. Cette plongée inédite et audacieuse dans l’intimité d’un prince considéré comme le père du Liban met en valeur sa dimension humaine et la modernité de ses aspirations, toujours actuelles, d’indépendance et de rayonnement culturel en Orient.


Après sa participation au Salon du roman historique de Levallois-Perret et la signature de son nouvel ouvrage dans la grande librairie parisienne Le Divan, Carole Dagher inscrit L’Invité des Médicis, qui vient de paraître aux éditions Philippe Rey, dans la lignée de ses ouvrages historiques précédents. « Ma démarche a commencé avec Bachir II Chéhab, mon nouveau roman est...

commentaires (2)

Tous les romans de cette dame sont magnifiques! Son premier, le couvent de la lune, je l ai lu 2 fois !

Jack Gardner

16 h 12, le 31 mars 2020

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Commentaires (2)

  • Tous les romans de cette dame sont magnifiques! Son premier, le couvent de la lune, je l ai lu 2 fois !

    Jack Gardner

    16 h 12, le 31 mars 2020

  • Le ISBN de ce livre c'est : 978-2848767932 . Ca l'air d'etre un beau livre en concernant l'histoire interessante du Liban. En lisant cet article je m'ai aussi pose deux questions: 1) on parle de "la dynastie des princes Maan du Mont-Liban" et je me demande s'il y a encore, de nos jours, beaucoup de "Maan", j'ai remarque qu'en Irak il y a des politiciens et des generals d'armee avec le nom "Maan" qui sont peut-etre dans la meme famille 2) on fait ici la comparaison avec Charlemagne, qui d'apres ma connaissance exprime la continuite de l'empire Romaine en occident : Charlemagne s'est fait couronner a Rome empereur Romain ("KAROLUS IMPERATOR AUGUSTUS"), et au meme temps roi des Francs, quoique ce n'est pas clair pour moi si Fakhreddine II se voyait comme un descendant de la culture romaine ou grecque (byzantine). Il me faudrait lire ce livre pour les reponses !

    Stes David

    10 h 04, le 31 mars 2020