Dans une prison égyptienne près d’Alexandrie, en novembre 2019. Mohamed el-Shahed/AFP
La possibilité d’une irruption du nouveau coronavirus dans des prisons égyptiennes surpeuplées et à l’hygiène douteuse terrifie certaines familles de détenus qui réclament leur libération au moment où le pays se prépare à affronter la pandémie. Les visites au parloir ont pris fin la semaine dernière pour préserver, selon les autorités, « la santé et le bien-être » des détenus. La mesure, initialement prévue pour 10 jours, a été prolongée jusqu’au 31 mars. Les familles n’ont donc pu apporter ni médicaments, ni vêtements, ni nourriture à leurs proches emprisonnés. Ekram Yousef, écrivaine et mère de l’ancien avocat Zyad al-Elaimy dont la santé se dégrade en prison, se dit anxieuse.
« Mon fils a du diabète, une tension élevée, des ulcères et surtout une maladie respiratoire », affirme-t-elle, consternée face au risque d’exposition à la maladie de Covid-19. « On a un sentiment d’extrême impuissance. » M. Elaimy, 40 ans, a été l’une des figures de la révolte de 2011, avant d’occuper un siège au Parlement pendant un an. Arrêté en juin 2019, il est accusé de vouloir fomenter des « troubles contre l’État ». La semaine dernière, il a été condamné à un an de prison pour « diffusion de fausses nouvelles », après une interview avec la BBC. Selon les défenseurs des droits humains, il est urgent de libérer les prisonniers de conscience et ceux ne présentant pas de menace pour la société.
(Lire aussi : Face au coronavirus, l’Égypte fait la sourde oreille)
106 000 détenus
L’Égypte compte environ 106 000 détenus, selon le Réseau arabe pour l’information sur les droits humains. Parmi eux, plusieurs ONG estiment à 60 000 le nombre de prisonniers politiques, opposants islamistes ou libéraux, cibles de la répression ayant suivi la destitution par l’armée du président islamiste Mohammad Morsi en 2013.
Mais le président Abdel Fattah al-Sissi, ex-militaire et dirigeant autoritaire qui a succédé à M. Morsi, a réfuté en octobre 2018, lors d’une interview avec une chaîne américaine, la présence de prisonniers politiques en Égypte. Dans les prisons, selon plusieurs témoignages recueillis par les familles, les toilettes sont sales et les couvertures rares, de même que les médicaments.
En juin, M. Morsi est décédé après s’être effondré en pleine audience au tribunal, suscitant des protestations contre les conditions sanitaires carcérales. La rapporteuse spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, Agnès Callamard, a qualifié sa mort de « meurtre arbitraire sous caution de l’État ».
L’Égypte a recensé 256 cas de Covid-19 et sept décès, selon un dernier bilan officiel. Jeudi, le gouvernement a renforcé les mesures contre la pandémie avec la fermeture des cafés, restaurants, discothèques et clubs de sport, en soirée et pendant la nuit. Le même jour, le parquet de la sécurité de l’État a ordonné la remise en liberté de quinze activistes, sans donner de raison. Le veille, quatre militantes avaient été arrêtées pour avoir manifesté au Caire en réclamant la libération des prisonniers de conscience. Elles ont été libérées sous caution dans la nuit de jeudi à vendredi.
« Nous demandons à l’État de prendre des mesures sérieuses au sujet du coronavirus en prison », avait dit l’une d’elles, Mona Seif, dans un direct sur Facebook avant son arrestation. Sur les réseaux sociaux, les Égyptiens ont lancé une campagne avec le mot-dièse #LetThePrisonersOut ( « laissez sortir les prisonniers »), affirmant qu’il s’agit d’un impératif de santé publique.
« Conditions sanitaires misérables »
Hoda Abdel-Moneim, 61 ans, avocate respectée, maintenue à l’isolement depuis novembre 2018, souffre notamment de tension artérielle élevée. Sa fille, Jihad Khaled, basée à Bruxelles, affirme qu’elle n’a pu bénéficier d’un traitement médical adéquat pendant trois mois. Selon elle, en cas d’irruption du nouveau coronavirus, « toute la prison sera infectée, même s’il n’y a qu’un cas arrivant de l’extérieur ». Et comme les tribunaux sont à l’arrêt en raison de la pandémie, la détention de Mme Abdel-Moneim risque de se prolonger.
Le militant politique Ramy Shaath, 48 ans, arrêté et détenu depuis juillet dernier, a, lui, un ulcère et un taux de cholestérol élevé. Son épouse, la Française Céline Lebrun, avait été expulsée vers Paris au moment de son interpellation. « Je me sens désespérée et impuissante car la santé de mon mari dépend de ses geôliers », assure-t-elle. Selon elle, son mari partage une cellule de 25 mètres carrés avec 18 autres hommes dans des « conditions sanitaires misérables ».
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