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Culture - Ces couples confinés

I - Nadine Labaki et Khaled Mouzanar, ou quand « la planète se met en mode reset... »

À l’instar de la plupart des habitants de notre planète malade, la réalisatrice et le musicien sont retranchés dans leur appartement beyrouthin depuis lundi dernier. Par appel vidéo, ils nous livrent leur regard sur cette tempête qui traverse le monde, les questions qui surgissent, l’urgence de ce « nettoyage intégral » comme ils l’appellent, mais aussi les activités culturelles qui occupent leur nouveau quotidien...

Portrait de Nadine Labaki par Khaled Mouzanar, et vice versa.

Comme il est de rigueur en cette période de distanciation sociale, le premier entretien de cette rubrique improvisée* a lieu par appel vidéo. Instillant un peu plus d’absurdité à ces temps déjà bien irréels, et avec ce supplément d’humour qu’ils ne semblent avoir heureusement pas perdu, Nadine Labaki et Khaled Mouzanar surgissent à l’écran, tous deux masqués. Comme un couple de superhéros échappés d’une vignette Marvel et rescapés d’un monde en débâcle, tel que le dépeignait le dernier film de la réalisatrice, Capharnaüm. On oscille entre rire et inquiétude. La Libanaise, elle, s’est vissé un casque rouge sur la tête. Voilà dix jours qu’avec son compositeur de mari et acolyte dans la vie comme à la scène, et leurs deux enfants Walid et Mayroun, ils se sont claquemurés dans leur appartement beyrouthin. Depuis l’après-midi du lundi 9 mars précisément, lorsque « Khaled, conscient de l’urgence et pris d’un devoir citoyen, celui de se protéger et protéger les autres, a décidé de fermer à double tour la porte de la maison », raconte la réalisatrice.

WhatsApp pour elle, thermomètre pour lui

En si peu de temps, repliés sur leur intérieur, sur « la famille, cette cellule première de la société qui se refonde en ce moment », une nouvelle forme de routine guide leur quotidien. Au réveil, alors que Mayroun, 4 ans, se plaît à déchiffrer les joies simples de l’enfance, que Walid, 11 ans, se plie aux horaires de ses cours en ligne, Nadine Labaki ne peut s’empêcher de parcourir les nouvelles qui lui parviennent par flots sur WhatsApp. « Je n’arrive pas à me déconnecter. Je suis absorbée par ce qui se passe, ici au Liban surtout, et mes pensées vont à ceux qui n’ont pas le privilège de pouvoir rester chez eux, tranquillement, qui sont obligés d’assurer leur gagne-pain quotidiennement sous peine de crever de faim. Ceux qui n’ont toujours pas accès à des soins gratuits », confie celle qui jure ne pas avoir peur. Elle passe une bonne partie de ses journées entre quatre murs à réfléchir, penser au système d’entraide social qui devra se mettre en place pour pallier l’absence d’une gouvernance « dont on n’attend plus rien, de toute façon ».

De son côté, Khaled Mouzanar démarre sa journée en prenant sa température, puis recense à sa femme ses symptômes du jour. « Je suis légèrement hypocondriaque », concède-t-il, avant de profiter de la lenteur imposée pour écrire et se pelotonner dans les tendres mélodies qu’il brode pour son prochain album. « Je travaille là-dessus depuis un moment. Il y est question d’une fuite dans la nature, d’une paix intérieure, tandis que le monde s’écroule autour », glisse-t-il. Pas si étonnant que cela puisque le compositeur avoue : « Je ne suis pas surpris par ce qui arrive. Nous avons ignoré tous les signaux d’alerte que nous lançait la planète depuis longtemps, entre autres à travers des épidémies comme le H1N1 et le SRAS. La planète devait se défendre de plus belle à force d’être malmenée, nous n’avons plus d’autre choix que celui de l’écouter et de réévaluer tous nos systèmes qui s’effondrent. »

« Un nettoyage intégral »

Et lorsque ses doigts d’orfèvre quittent les touches ivoires et ébène de son piano, Khaled Mouzanar coupe le sifflet aux nouvelles, préférant regarder la programmation de la chaîne Arte, ou attaquer les gros pavés qui patientent sur la bibliothèque de sa vie (em)pressée. « J’ai l’envie, l’occasion et le temps de lire la biographie de Shakespeare par Victor Hugo. Vous vous rendez compte, un génie qui pose ses mots sur l’œuvre d’un autre génie? Hugo qui devient critique d’art, le rêve ! » se délecte-t-il d’avance. À côté, et puisqu’il « est trop tôt pour (elle) de commencer à plancher sur (s)on prochain film, (elle) doi(t) digérer ce qui se passe », Nadine Labaki vient de visionner American Factory (de Steven Bognar et Julia Reichert), auréolé de l’Oscar du meilleur documentaire cette année. Un film qui raconte la reprise tumultueuse d’une ex-usine General Motors, dans l’Ohio, par un milliardaire chinois.

« C’est le moment idéal de se pencher sur cette œuvre qui met en parallèle ces deux cultures, ces deux géants qui régissent le monde. » Le reste du temps, l’actrice et réalisatrice donne libre cours à ses rêveries et à cette « paresse essentielle dans le tourbillon de nos vies ». Elle prend le temps de simplement observer sa maison qu’elle ne regardait plus à force de projets, de voyages et de courses contre la montre. Elle prend le temps de regarder, avec Khaled, leurs enfants grandir, « et rattraper le temps perdu, en fait ». D’observer la nature qui agit avec sagesse et en silence, « comme un nettoyage intégral, comme si elle reprenait son souffle ». Pendant que la planète se met en mode « reset », un oiseau s’arrête à sa fenêtre. « Étrangement... » conclut Nadine Labaki. Et elle sourit…

Premier épisode d’une série d’articles où l’on vous emmène dans le nouveau quotidien d’artistes confinés chez eux ou ailleurs, pour cause de pandémie du coronavirus.


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