Portraits

Le Clézio, retour en enfance

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Nobel de littérature en 2008, cisèle avec une patience tranquille dans chacun de ses livres le rapport mystérieux que nous avons au monde. Dans son magnifique Chanson bretonne, c’est le territoire de sa propre enfance qu’il vient extraire de la matière brute de la mémoire. Du passé, que reste-t-il ?

Photo Lea Crespi PascoJ.M.G. Le Clézio

Voici un livre qui fonctionne à rebours et qui part d’un constat terrible : en l’espace de quelques années, trente années à peine, un monde a disparu qui ne reviendra jamais. Ce monde, c’est celui de nos campagnes et de nos provinces. Et de la Bretagne précisément auquel l’auteur est familialement attaché et où il a passé toutes les vacances de son enfance durant l’après-guerre : « Si je reviens au village de mon enfance, ce village d’été où je suis allé chaque année, sitôt l’école finie, je ne reconnais aujourd’hui à peu près rien », constate-t-il simplement. À Sainte-Marine, village du Finistère situé à l’embouchure de l’Odet entre Concarneau et Quimper, « tout est à la même place, mais quelque chose a changé ».

En revenant donc sur les lieux de son enfance, J.M.G. Le Clézio reconnaît pourtant la cale du port, la petite chapelle, l’église austère, la grande rue. Tout ce monde qui lui est proche et qui devrait le réjouir l’interroge cependant : « Quelle image ai-je gardée au cœur, comme un précieux secret, dont la caricature me trouble plus qu’aucune autre me donne le sentiment d’un trésor volé ? » Dès lors, le texte de Chanson bretonne, bouleversant hommage aux sujets mémorables du passé se prend à relever, ici et là, au cœur de ce village qui brille désormais d’un « vernis de modernité » avec sa route goudronnée, ses crêpes, ses parasols et ses terrasses faits pour accueillir le touriste, tout ce qui précisément n’est plus.

Il revient progressivement à la mémoire de l’auteur une foule de souvenirs qui ont la saveur, comme le voulait Stendhal, « du petit fait vrai ». C’est d’abord cette pompe communale où tous les habitants du village allaient chercher l’eau. « Elle était du gris sombre de la fonte, marquée par la rouille à certains endroits, tâchée de graisse autour du piston ». Quand l’auteur la retrouve au même endroit, il constate qu’elle est toujours là « mais hors d’usage, verrouillée, peinte en vert pomme, devenue un objet décoratif, une sorte de fétiche du temps jadis ».

C’est ensuite la boutique Biger qui était l’unique dépôt de pain du village et où l’on trouvait comme dans un bric-à-brac toutes sortes de choses, conserves, lait, sardines en boites, bougies, légumes secs, allumettes et même confiture gélifiée vendue à la louche. Il apparaît malicieusement à la mémoire de l’adulte que les miches de pain qu’on y achetait étaient « toujours dures et rassies à tel point que les gosses chargés de les ramener à la maison s’en servaient comme de tabourets pour se reposer le long du chemin ».

Ce sont encore et enfin toute une somme de réminiscences, impressions fugaces ou portraits exacts qui s’invitent dans la danse de sa mémoire : la ferme de Mme le Dour où l’on allait chercher le lait chaud, les enfants qui se donnaient rendez-vous près de l’embarcadère (à l’époque on n’avait pas sempiternellement un parent à nos trousses !), l’impressionnant Raymond Javry, le meilleur pêcheur du village qui bravait les flots par tous les temps, les mots de la langue bretonne bien sûr qui étaient pour beaucoup de villageois la langue maternelle, la fête au château du Cosquer, grand moment des vacances, les paysans apprêtés le dimanche en costume traditionnel qui n’étaient pas là pour l’apparat mais par coutume, par habitude, par nécessité.

Nostalgique mais pas réactionnaire, tout au long de ce voyage vivant et intime, Le Clézio fait revivre les êtres et les choses. Lui n’a pas oublié et n’oubliera jamais. Même si en si peu de temps, « entre les années 50 et 70 quelque chose s’est figé, s’est retiré, s’est évanoui », il reste encore, au-delà de la mémoire, une terre qui vit. Chanson, le texte de J.M.G. Le Clézio est l’hommage à cette terre qu’il aime tant et qui l’a construit. Du passé, il reste l’intacte sensibilité d’une écriture qui s’est forgée en ce temps-là, sur cette terre-là, au moment de l’enfance.

À lire aussi absolument un petit conte, L’Enfant et la guerre, qui accompagne le texte de Chanson bretonne. Il met en scène la terrible impression que Le Clézio a ressentie, enfant, à travers la première expérience de la faim pendant la guerre.

Chanson bretonne, suivi de L’Enfant et la guerre de J.M.G. Le Clézio, Gallimard, 2020, 160 p.


Voici un livre qui fonctionne à rebours et qui part d’un constat terrible : en l’espace de quelques années, trente années à peine, un monde a disparu qui ne reviendra jamais. Ce monde, c’est celui de nos campagnes et de nos provinces. Et de la Bretagne précisément auquel l’auteur est familialement attaché et où il a passé toutes les vacances de son enfance durant...

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