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Cancer, catharsis et révolution au Liban

« Vous êtes le cancer derrière notre cancer », peut-on lire sur cette pancarte brandie par une manifestante lors d’un rassemblement au centre-ville de Beyrouth, le 31 octobre 2019. Photo Joelle Abi-Rached

S’il y a une caractéristique des manifestations libanaises sans précédent qui ont éclaté le 17 octobre 2019, c’est leur nature cathartique. En grec « katharsis » signifie purger, purifier ou nettoyer, au sens religieux, physique et spirituel ainsi que symbolique et métaphorique.

Le cancer figure parmi les thèmes les plus saillants de cette catharsis collective. En effet pour la première fois de leur histoire, les Libanais partagent leurs histoires personnelles avec la maladie, que ce soit sur les réseaux sociaux, pendant les manifestations ou dans diverses émissions télévisées, une première dans un pays où « saratan » (cancer en arabe) est un terme si redouté et stigmatisant. Le tabou semble enfin brisé.

Le cancer est utilisé à la fois dans des sens réels et métaphoriques. Le cancer démantèle littéralement des familles et des communautés et, en même temps, ce fléau symbolise un système confessionnel malade qui s’est révélé être insoutenable. Les exemples où les récits personnels et nationaux du cancer sont intrèsinquement liés abondent. Quelle meilleure illustration que cette femme, rencontrée fin octobre lors d’une manifestation au centre-ville de Beyrouth, tenant une pancarte sur laquelle était écrit, en anglais : « Vous êtes le cancer derrière notre cancer. »

Le témoignage du cheikh Yasser Audeh, un religieux chiite de Baalbeck qui s’est positionné contre le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, constitue un exemple pertinent où les récits personnel et national, réel et métaphorique, s’entremêlent. Dans un sermon prononcé en octobre dernier, le cheikh Audeh a ainsi justifié son soutien aux révolutionnaires en se référant à l’imam Hussein qui, a-t-il rappelé, se rangeait invariablement du côté des pauvres et des opprimés. Il est passé ensuite à la colère sociale et a tenté d’expliquer ses causes par le biais des conséquences socio-économiques et personnelles du cancer sur les familles et les communautés. Le cheikh a ainsi raconté comment sa propre famille (ses oncles, ses tantes et son propre père) a été éradiquée par ce fléau. D’autres personnes de son entourage ont eux aussi perdu leurs parents et leurs enfants, a-t-il ajouté. Personne ne semble épargné. Cheikh Audeh a conclu son sermon en liant la colère populaire à la corruption généralisée : précisément parce que les Libanais sont entourés de ténèbres moribondes (et ce, bien avant la venue du coronavirus !), ils n’ont plus rien à perdre et peuvent donc s’en prendre à un gouvernement qui s’est révélé incompétent et corrompu, et responsable, par ailleurs, de l’environnement dégradé rongeant maintenant aussi bien les corps que les esprits.

Catastrophe nationale

Le fardeau du cancer au Liban est de fait énorme. Selon l’Organisation mondiale de la santé et l’Observatoire mondial du cancer, le Liban a de loin le taux de cancer le plus élevé du monde arabe et l’un des plus élevés de la Méditerranée orientale. Au Liban, l’on compte 242,8 patients cancéreux pour 100 000 personnes – à titre comparatif, Israël, un pays doté de déchets nucléaires, a environ 233,6 patients atteints de cancer pour 100 000 personnes. Il faut souligner cependant que les statistiques au Liban peuvent être une sous-estimation car elles sont basées sur un registre national imparfait.

Le cancer est certes une maladie complexe et multifactorielle (et notamment liée au tabagisme ou à la pollution de l’air et de l’eau), mais au Liban, le parallélisme entre l’augmentation considérable de l’incidence des cancers depuis les années 1990 et l’accélération de la dégradation de l’environnement est frappant. Un rapport publié en octobre 2018 par l’ONG Greenpeace classe Jounieh parmi les points chauds mondiaux recensés durant l’été de la même année pour la pollution du dioxyde d’azote. La principale source de ce polluant atmosphérique gazeux étant les transports et la centrale de production d’électricité de Zouk ainsi que les nombreux générateurs installés dans tout le pays. De même, l’édition 2020 de l’indice mondial de pollution établie par la société Numbeo place le Liban au cinquième rang mondial sur 110 pays retenus (et bien devant la Chine, 13e !)

Le Liban est saturé de polluants toxiques. Le Litani charrie eaux usées et déchets chimiques. Selon une étude divulguée en septembre dernier par l’Autorité officielle du Litani, l’incidence du cancer dans les villages autour du fleuve le plus important du pays a considérablement augmenté ces dernières années, notamment en raison des niveaux toxiques de la rivière, que les agriculteurs utilisent pour irriguer les terres agricoles.

En 2015, la crise des déchets ménagers a illustré à quel point le système politique libanais, basé sur un clientélisme confessionnel, est devenu dysfonctionnel. La crise a éclaté lorsque des tas de sacs d’ordures nauséabonds se sont accumulés sur les berges des rivières et au bord des routes à cause d’un gouvernement myope qui n’avait ni planifié ni su gérer la croissance des déchets dans une société de consommation.

Cependant, si la révolution du 17 octobre restera dans la mémoire collective comme le début de la fin d’un régime confessionnel consolidé par le pacte national de 1943 et cristallisé avec l’accord de Taëf de 1989, les Libanais ne devraient pas oublier l’héritage toxique de la guerre civile. Pendant cette période violente et chaotique, diverses milices ont ainsi fait des profits en acceptant d’enterrer au Liban des déchets venus de l’étranger, en particulier d’Italie.

Dans un article publié sur son site en juin 2018, l’ONG Legal Agenda a procédé à un examen des preuves. Il suffit de mentionner quelques-unes de ses conclusions. En 1987, des milliers de barils de déchets sont exportés illégalement d’Italie vers le Liban. Face au scandale, Rome décide d’ordonner la récupération de tous ces déchets. Ce fut loin d’être le cas : sur un total de 15 800 barils (et 20 conteneurs) de déchets toxiques qui sont entrés au Liban et ont été enterrés dans diverses régions, moins de 6 000 barils ont effectivement été renvoyés. Et ce, d’une manière totalement désorganisée et irresponsable (une partie de leur contenu ayant par exemple été déversée sur l’autoroute de Ghazir pendant le transport).

Divers experts ont jugé ces déchets extrêmement toxiques et n’ont pas exclu la présence de déchets nucléaires. De plus, il y a eu des cas documentés de cancer impliquant des personnes qui avaient récupéré du matériel dans ces barils. Or, le texte de Legal Agenda ainsi qu’un autre article publié en août de la même année dans Le Monde diplomatique rappellent également l’immense responsabilité des Forces libanaises – ainsi que des citoyens libanais qui avaient servi d’intermédiaires et qui reçurent d’énormes sommes (22 à 25 millions de dollars) en échange des déchets – dans cette catastrophe nationale.

Responsabilité collective

Ce cataclysme écologique, dont les répercussions sur la santé des Libanais restent incertaines quoique inquiétantes, nous enseigne que le pire ennemi du Liban est, en fait, ses propres citoyens. Pourtant, une grande différence existe entre la révolution du 17 octobre de la fin des années 1990 : les initiatives environnementales audacieuses qui ont germé depuis. Nombre de bénévoles et de militants écologistes ont ainsi lancé des campagnes de recyclage et de tri des déchets résultant des manifestations. Ils ont sensibilisé le public libanais gratuitement au recyclage et à la gestion des déchets alors que le ministère de l’Environnement avait demandé, quelques jours après le début de la révolution, un million de dollars pour organiser des formations et des campagnes de sensibilisation dans le même but. Le mouvement du 17 octobre a également enhardi les militants écologistes contre le plan de barrage controversé – et principalement financé par la Banque mondiale – dans la vallée de Bisri, un site riche en histoire, archéologie et biodiversité. Des militants ont pénétré de force le site, qui a été fermé par les autorités, et ont récupéré les lieux, évaluant les dommages qui ont déjà été causés à la flore et à certains sites archéologiques.

La révolution du 17 octobre a également enregistré un autre acquis remarquable : permettre aux gens de se plaindre publiquement et collectivement. Contrairement à d’autres pays qui ont connu des guerres civiles et conflits fratricides, il n’y a eu, au Liban, aucun effort sérieux de réconciliation collective, comme à titre d’exemple la Commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud, pour tenter de soulager les blessures traumatiques de la guerre civile. En revanche, cette révolution en cours a permis une catharsis collective contre une classe dirigeante corrompue et dont les politiques myopes étouffent le peuple, avortent leurs rêves et tuent tout espoir d’un avenir meilleur, obligeant les jeunes à émigrer et à se séparer de leurs familles et les tuant graduellement avec un environnement devenu insoutenable, voire invivable.

Néanmoins, la catharsis ne reflète pas seulement un moment de communion et de solidarité collectives, elle est aussi potentiellement thérapeutique. Elle permet en effet à des souvenirs traumatisants profondément ancrés dans la mémoire de refaire surface, d’être reconstitués et, espérons-le, d’être traités. Même si le processus est finalement douloureux, cette catharsis collective peut également être libératrice.

Le moment est venu de procéder à une rétrospection ouverte, franche et sérieuse sur ce que le peuple libanais a lui-même provoqué de son plein gré. Il est temps non seulement de regagner la rue, mais surtout de se tenir responsable de ses actes et de ses choix politiques, économiques et écologiques car, comme le disait George Orwell : « Un peuple qui élit des politiciens corrompus, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime mais complice. »

Ce texte est une traduction de l’anglais, modifiée par l’auteur, d’un article publié en anglais sur la plate-forme Jadaliyya.

Chercheuse invitée en histoire de la médecine à l’École normale supérieure et à l’École des hautes études en sciences sociales. Chercheuse post-doctorante à la Society of Fellows in the Humanities de l’Université de Columbia.



S’il y a une caractéristique des manifestations libanaises sans précédent qui ont éclaté le 17 octobre 2019, c’est leur nature cathartique. En grec « katharsis » signifie purger, purifier ou nettoyer, au sens religieux, physique et spirituel ainsi que symbolique et métaphorique.

Le cancer figure parmi les thèmes les plus saillants de cette catharsis collective....

commentaires (3)

Vous écrivez encore : ...""La révolution du 17 octobre a également enregistré un autre acquis remarquable : permettre aux gens de se plaindre publiquement et collectivement. Contrairement à d’autres pays qui ont connu des guerres civiles et conflits fratricides, il n’y a eu, au Liban, aucun effort sérieux de réconciliation collective, comme à titre d’exemple la Commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud, pour tenter de soulager les blessures traumatiques de la guerre civile.""... Se plaindre oui, mais pas à la manière d’un Calimero, ""c’est vraiment trop injuste"", quand presque toute une population est atteinte par ce syndrome. Catharsis, oui mais pas de défoulement de circonstance. Effort de réconciliation collective ; faut voir du côté de l’ex-Yougoslavie et non du Rwanda ou de l’Afrique du Sud, comment se sont passées les réconciliations. Malheureusement, guérir de la haine, ce cancer social mal soigné, il fera un jour ou l’autre sa réapparition...

CHARLES FAYAD

18 h 01, le 15 mars 2020

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Commentaires (3)

  • Vous écrivez encore : ...""La révolution du 17 octobre a également enregistré un autre acquis remarquable : permettre aux gens de se plaindre publiquement et collectivement. Contrairement à d’autres pays qui ont connu des guerres civiles et conflits fratricides, il n’y a eu, au Liban, aucun effort sérieux de réconciliation collective, comme à titre d’exemple la Commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud, pour tenter de soulager les blessures traumatiques de la guerre civile.""... Se plaindre oui, mais pas à la manière d’un Calimero, ""c’est vraiment trop injuste"", quand presque toute une population est atteinte par ce syndrome. Catharsis, oui mais pas de défoulement de circonstance. Effort de réconciliation collective ; faut voir du côté de l’ex-Yougoslavie et non du Rwanda ou de l’Afrique du Sud, comment se sont passées les réconciliations. Malheureusement, guérir de la haine, ce cancer social mal soigné, il fera un jour ou l’autre sa réapparition...

    CHARLES FAYAD

    18 h 01, le 15 mars 2020

  • Vous écrivez : ...""Ce cataclysme écologique, dont les répercussions sur la santé des Libanais restent incertaines quoique inquiétantes, nous enseigne que le pire ennemi du Liban est, en fait, ses propres citoyens."" En partie, oui, mais il ne faut rendre les habitants du Liban, et dans tous les domaines, responsables de leurs propres malheurs. Que peuvent, comment peuvent-ils réagir quand les déchets toxiques et nucléaires sont enterrés dans leur région vivant sous le joug de milice affairiste en l’absence de l’Etat… Et quand vous écrivez à juste raison : ""ainsi que des citoyens libanais qui avaient servi d’intermédiaires et qui reçurent d’énormes sommes (22 à 25 millions de dollars) en échange des déchets – dans cette catastrophe nationale."" C’est que les sommes déclarées sont inférieures à celles de dessous de table, faisant dans une région hors la loi, de la guerre un business lucratif, sur le dos des citoyens qu’ils prétendent défendre… Vous avez raison, c’est un scandale sanitaire sans précédent...

    CHARLES FAYAD

    17 h 45, le 15 mars 2020

  • Excellente analyse, félicitations ! Vous écrivez : ""LE LIBAN EST SATURE DE POLLUANTS TOXIQUES. LE LITANI CHARRIE EAUX USEES ET DECHETS CHIMIQUES. SELON UNE ETUDE DIVULGUEE EN SEPTEMBRE DERNIER PAR L’AUTORITE OFFICIELLE DU LITANI, L’INCIDENCE DU CANCER DANS LES VILLAGES AUTOUR DU FLEUVE LE PLUS IMPORTANT DU PAYS A CONSIDERABLEMENT AUGMENTE CES DERNIERES ANNEES""... L’analyse rejoint une autre publiée dans ces colonnes : https://www.lorientlejour.com/article/1189397/tabac-la-bourse-et-la-vie.html Que sait-on de la pollution de nappe phréatique au Liban ? Des types de cancers sont apparus (si j’ose dire) aux alentours de la décharge de Naahmé au sud de Beyrouth, et des jeunes sont morts suite à des formes rares de cancer des reins (que disent les autorités sanitaires), et tout se passe sans aucune réaction, alors que la décharge est soit disant fermée.

    CHARLES FAYAD

    17 h 25, le 15 mars 2020