Un jour, durant la guerre du Liban et les années 87-88, période des milices au Liban, j’étais à Paris et, par hasard, je suis tombé sur Radio-J où j’entendis la conversation suivante : une journaliste française posa la question suivante à Menahem Begin, alors Premier ministre d’Israël : « Pourquoi Israël n’est pas un pays comme les autres, c’est-à-dire un pays qui accueille toutes les religions et où tout le monde peut vivre ensemble dans un même État avec les mêmes droits pour tous ses citoyens ? »
La réponse de Begin fut la suivante : « Si nous étions un État laïc ou un État multiconfessionnel, nous ne serions plus un État juif, c’est-à-dire un État pour les juifs uniquement. »
Sur ce, la journaliste ajouta : « Mais le Liban est l’exemple d’un pays où les musulmans et les chrétiens vivent ensemble dans un même État, vous pourriez, vous aussi, vivre avec les Arabes dans un même État. » Begin répondit : « Tout d’abord, les Arabes israéliens ont leurs droits en Israël pour être députés ou maires, ou avoir des postes de responsabilité, mais on ne peut leur donner plus que cela comme droits et responsabilités politiques, sinon Israël ne serait plus un pays pour les juifs. Israël doit être nécessairement dirigé par des juifs ou ne plus exister. »
La journaliste répondit : « Mais au Liban, les chrétiens existent, ainsi que les musulmans sunnites et chiites, de même que les druzes, et il me semble que les juifs font partie de la Constitution libanaise et sont une confession religieuse fondatrice du Liban. »
La réponse de Begin fut : « Le Liban est un pays qui n’existe pas ! Vous n’avez qu’à regarder ce qui s’y passe et voir que c’est un modèle en complet effondrement et en guerre civile permanente, destiné à devenir un désert. »
La journaliste répondit : « Comment ça, le Liban n’existe pas ? »
Begin : « Oui, au Moyen-Orient, il n’existe pas de pays, mais il n’existe que des communautés confessionnelles. L’identité n’est pas nationale, mais religieuse et confessionnelle. L’État est en dessous des religions. »
La journaliste : « Mais le pays, la nation, est au-dessus des religions et non en dessous. L’État-nation devrait embrasser toutes les religions. »
Begin : « Ce n’est justement pas le cas. L’État-nation est en dessous des religions et ne peut émerger en entité au-dessus des religions. »
La journaliste : « Pourquoi ? »
Begin : « Parce que la croyance et la foi qui sont le fondement des religions sont aussi le fondement de l’identité. »
La journaliste : « Mais l’identité est aussi nationale, non ? »
Begin : « Pour un musulman sunnite, l’identité est dans la oumma islamique sunnite avant d’être dans la nation. Ainsi, quelle que soit sa nation, le sunnite regarde vers ses référents saoudiens, ou turcs, ou égyptiens, avant de regarder vers sa propre nation. De même pour le chiite, son référent est l’Iran en tant qu’entité de référence chiite, ainsi le chiite regardera l’Iran avant de regarder le Liban. Ainsi, quand vous analysez bien la guerre du Liban, pour un sunnite libanais, son frère sunnite palestinien passe avant son concitoyen chrétien libanais, cela veut bien dire que la nation libanaise n’existe pas. Rappelez-vous de la fameuse phrase de Bachir Gemayel : “On nous a attaqués en tant que chrétiens et nous nous sommes défendus en tant que libanais.” Ça veut bien dire que la oumma passe avant la patrie. »
Begin ajouta : « Regardez chez nous en Israël, malgré nos différences entre sépharades et ashkenazes, nous sommes tous unis pour Israël et nous faisons passer notre patrie Israël en priorité avant et au-dessus de nos différences d’origine. »
La journaliste : « Mais tel devrait être le cas des Arabes israéliens, non ? »
Begin : « Oui, les Arabes israéliens doivent eux aussi faire passer les intérêts d’Israël avant tout. »
La journaliste : « Oui très bien, un Arabe israélien devrait faire passer l’intérêt d’Israël avant tout, mais alors pourquoi n’aurait-il pas les mêmes droits que tout citoyen israélien juif pour non seulement être député, mais ministre et président de la République ? »
Begin : « Je vous ai dit, il peut être député ou maire. Mais si nous voulons garder l’identité juive d’Israël, alors nous ne pouvons pas accepter que les Arabes puissent nous diriger, sinon nous ne sommes plus un État juif ni un État pour les juifs. »
La journaliste : « Pourquoi l’État doit-il être religieux sous une même bannière religieuse ? »
Begin : « Car la religion est un ciment fondamental de l’identité qui forme la nation, il n’y a pas que la langue, l’histoire, l’administration commune ou la volonté de vivre ensemble. »
La journaliste : « Mais, en Occident, l’État est plutôt laïc, au-dessus des religions. Toutes les religions peuvent vivre ensemble dans un même État. »
Begin : « C’est le cas en Israël. Mais le pilotage doit être juif pour garder l’identité juive d’Israël. Vous avez eu vos guerres de religion et votre guerre de Trente Ans, et vous avez fini par faire un accord qui est le traité de Westphalie afin que les catholiques et les protestants puissent vivre ensemble dans un même État. Mais ce fut un traité entre chrétiens uniquement. Il n’y a pas encore eu de traité de Westphalie avec l’islam, ni pour les chrétiens avec l’islam ni pour les juifs avec l’islam. Donc on ne peut vivre encore ensemble dans un même État avec les mêmes droits. »
La journaliste : « Pourquoi donc ne faites-vous pas un traité de Westphalie avec l’islam ? »
Begin : « L’islam est simultanément religion et État. L’islam refuse le non-musulman qu’il considère comme mécréant. Il a une tolérance pour les religions du livre, c’est-à-dire les juifs et les chrétiens, s’ils payent une taxe à l’État musulman, mais c’est l’islam uniquement qui doit diriger la politique. Un musulman ne peut supporter l’idée qu’il soit jugé par un non-musulman ou dirigé par un non-musulman. D’où l’effondrement du modèle libanais. »
La journaliste : « Mais, au Liban, les Libanais musulmans acceptent d’être jugés ou dirigés par des chrétiens, et pareil pour les chrétiens libanais qui peuvent être jugés ou dirigés par un musulman. »
Begin : « Le système libanais est hypocrite et, secrètement, l’un veut prendre le dessus sur l’autre, soit le chrétien sur le musulman, d’où la guerre du Liban, soit le sunnite sur le chiite et le chrétien, soit le chiite sur le sunnite et le chrétien. Il y a une lutte démographique et une lutte pour le contrôle de terrains qui montre bien que ce que je dis est vrai. La République libanaise dans sa forme actuelle est incapable de protéger les minorités religieuses qui sont destinées à disparaître par la démographie et la perte de territoires. C’est un modèle qui est destiné à s’écrouler. Regardez ce qui arrive aux chrétiens libanais, la chose est claire. »
La journaliste : « Sauf si le Liban arrive à se constituer au-dessus des religions et à créer une notion de citoyen sans se référer à une identité religieuse. »
Begin : « Pour que cela puisse arriver un jour, il faut que l’islam puisse accepter de se détacher de son islam État, ce qui est impossible, puisque, pour les musulmans, le Coran est sacré et ne peut être changé sur ce point, l’islam passant avant l’État et étant lui-même un État. Ensuite, dans la Constitution libanaise, la notion constitutionnelle et juridique de “peuple libanais” n’existe pas, il n’existe que des entités confessionnelles, mais pas de peuple. Donc, il n’y a pas de peuple libanais au-dessus des religions, peuple libanais qui constituerait l’État. »
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Au vue de cette conversation, je demande à tous les Libanais de réfléchir, de faire un examen de conscience et de voir si les sunnites regardent vers l’Arabie, si les chiites regardent vers l’Iran et si les chrétiens regardent vers l’Occident, et constater que personne en fin de compte ne regarde vers le Liban. Je demande aux Libanais de voir si le Liban existe vraiment et a-t-il vraiment existé un jour, surtout après la présidence de Fouad Chéhab, à la lumière de la guerre du Liban, de l’accord de Taëf et de l’effondrement de l’État d’aujourd’hui.
Il est clair que la Constitution libanaise doit changer et instituer la notion de « peuple libanais » comme fondement de l’État et comme le seul souverain sur toute personne ou institution libanaise ou communauté confessionnelle et religieuse afin qu’un jour le Liban puisse exister.
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KAN YIAMA KAN FI KADIM EL ZAMAN...
17 h 38, le 07 mars 2020