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Nos lecteurs ont la parole - Par Daniel Nikolic

Témoignage d’un ressortissant croate, « libanais de cœur »

Le soulèvement d’octobre 2019 a redonné espoir même aux étrangers qui se sentent « libanais au cœur ».

Ma première découverte du Liban remonte à plus de vingt ans ; j’y ai ensuite habité plusieurs années et depuis j’y reviens régulièrement. Étant croate et n’ayant pas d’origine libanaise, on m’a souvent demandé pourquoi cet attachement ? Ma réponse a toujours été la même : Ce pays ne laisse personne indifférent, mais ne fait pas dans la demi-mesure, soit on l’adore, soit on le déteste, et je fais partie de la première catégorie ; je ne suis pas libanais, mais une partie de mon cœur l’est.

Il y a plusieurs raisons pour cela, allant de la merveille qu’est ce pays à la complexité et la richesse de son tissu social hétéroclite. Sans compter également : sa capacité à continuer à rire de tout malgré les problèmes auxquels la société libanaise fait face quotidiennement, ce que j’appelle affectueusement un bordel organisé; ces vibrations et cette soif de vivre que l’on peut ressentir à tout instant dans ce pays qui ne dort jamais ; ou encore la fierté sans bornes d’appartenance au pays, point commun entre la Croatie, d’où je suis originaire, et le Liban.

Cette fierté et cet amour inébranlable du pays contre vents et marées ont été bien exprimés par un groupe de manifestants portant une pancarte avec la mention « Happiest depressed people you will ever meet » (les gens dépressifs les plus heureux que vous rencontrerez) qui retranscrit assez bien le ressenti des Libanais, favorisé par les manquements continuels de l’État et de chaque gouvernement successif, entres autres depuis 1990.

Savamment orchestrée, cette situation a mis en place un système exacerbant les clivages entre les différentes communautés en appliquant le principe de diviser pour mieux régner à outrance. Cela dans le but d’éteindre cette fierté commune et de mettre en avant l’appartenance à telle ou telle communauté et/ou à tel ou tel parti.

Ces démarches ont favorisé la création d’un système complètement régi et gangrené par le communautarisme, le clientélisme et la corruption dont voici quelques exemples parmi les nombreux qui pourraient être cités : 30 ans après la guerre il n’y a toujours pas d’électricité 24h/24… par contre il y a double facturation (réseau et générateur quand le premier lâche…), l’eau courante est impropre à la consommation, les frais de scolarité sont très élevés, il n’y a pas ou peu de couverture médicale, le chômage est galopant, les salaires sont inadaptés, les abonnements mobiles sont très chers, les connexions internet parmi les plus lentes au monde…

Pourtant, malgré tous ces éléments et tout ce que les Libanais ont accepté en silence par le système communautariste mis en place, l’amour et l’étincelle de chacun et chacune envers le pays est toujours resté intact, mais en sourdine. Face au rêve d’un avenir meilleur qui semble inatteignable, de nombreux citoyens ont choisi de s’exiler aux quatre coins du monde emportant une partie du pays avec eux. Pour raviver ces étincelles chancelantes, il fallait une unité de la nation pour créer une chaleur suffisante à un embrasement…

En 2000, lors d’un débat entre étudiants j’avais déclaré : « Quand les Libanais arriveront à mettre de côté l’aspect confessionnel qui a dominé la guerre et agiront ensemble, ils pourront réaliser de grandes choses. » On m’a dit que le souvenir de la guerre était trop présent et que c’était impossible, mais j’ai attendu ce moment depuis lors.

En 2005, suite à l’attentat qui a emporté Rafic Hariri, la population est descendue dans la rue pour demander la fin de l’ingérence syrienne au Liban et le départ des soldats syriens en place dans le pays. Pour la première fois depuis longtemps, le drapeau majoritaire était le drapeau libanais et non celui d’un parti X ou Y. Les Syriens partis, le mouvement aurait pu aller plus loin, mais malheureusement il n’a pas duré et ce soubresaut d’unité s’est scindé en deux groupes (toujours composé des mêmes partis et hommes politiques ou un jeu de chaises musicales interminable…) réinstaurant le statu quo et la révolte n’a pas eu lieu.

En 2011, une série de manifestations ont eu lieu pour demander plus de libertés et de démocratie, un meilleur respect des droits de l’homme mais aussi une laïcisation de la société ainsi qu’une réforme profonde de la politique particulière de ce pays. Bien que ces manifestations aient provoqué un second soubresaut et un nouveau gouvernement, le mouvement fut encore une fois un échec dû entre autres à des tensions entre pro et anti-Syriens (qui sont soi-disant partis en 2005...). Retour au statu quo et toujours pas de révolte…

La corruption continue et l’abysse entre les plus riches et les plus pauvres ne fait que s’agrandir, emmenant le magnifique pays du Cèdre à sa perte… la situation empire créant d’autres problèmes flagrants symbolisés par la crise des déchets de 2015, toujours non réglée bien sûr… Mais quand donc se produira cet embrasement nécessaire au changement de fond en comble de ce système inefficace hérité d’un accord qui bien que mettant fin à la guerre civile ne représente pas l’opinion du peuple et fut de toute façon rédigé en dehors du Liban ? Quand donc ce magnifique pays renaîtra-t-il encore une fois de ses cendres, plus beau et plus fort ?

Faisons un bond en avant et passons à la période du 13 au 16 octobre 2019 : le Liban est ravagé par des incendies mettant encore en avant l’inefficacité flagrante de la classe politique. Les hélicoptères prévus sont inutilisables par manque de maintenance (bah ! tiens…), les pompiers sont sous-équipés pour lutter efficacement contre des incendies de cet ampleur et le gouvernement (encore lui…) tarde à demander de l’aide aux pays voisins.

Le 17 octobre alors que la population est encore sous le choc des incendies et de l’inefficacité du gouvernement à gérer cette crise (plus de 12 000 hectares partis en fumée…), ce même gouvernement pense et finit par faire passer une taxe sur les appels WhatsApp et autres applications similaires pour se rapprocher d’un équilibre budgétaire (qui pourrait être excédentaire sans corruption…). Pourquoi ne pas optimiser les dépenses énormes de l’État pour y arriver ? Taxer encore le citoyen (et donc continuer à remplir les poches des politiques) est plus fun… Là voilà cette étincelle tant attendue.

Ce n’est pas la taxe WhatsApp (annulée le même jour… oups !) en tant que telle qui a fait descendre le peuple. Cet énième épisode est simplement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase… Et quelle goutte d’eau ! D’abord cent, puis mille, puis un million de Libanais sont descendus ensemble dans les rues, sur les places et les artères publiques de Tripoli à Tyr, en tant que libanais pour crier leur ras-le-bol généralisé.

La « thawra » ou révolte est finalement lancée, le peuple se libérant enfin des carcans hérités de toute la frustration nourrie par la même classe politique, jouant avec le destin des Libanais depuis trente ans.

Des hommes mais également des femmes, car cette révolte est résolument féminine. Pilier de la société libanaise, les femmes sont en première ligne de la révolte et sont en train de se réveiller. Car elles aussi, autant voire plus que les hommes, aspirent à un changement total de la société. Une société plus juste pour elles, pour leurs enfants et leurs familles. Fortes, bienveillantes et déterminées, elles ravivent inlassablement la flamme afin d’amener la révolte à terme, une bonne fois pour toutes et écrire une nouvelle histoire. Tout le monde participe à la révolte, de tout niveau social, de tout âge et de toutes les communautés, unis en tant que Libanais, faisant fi de leur appartenance à une classe politique dépassée et en perdition. Cette classe politique qui s’entête à refuser d’entendre la voix de la population et propose des solutions hybrides afin de s’accrocher au pouvoir.

La demande du peuple est pourtant claire : « Kellon yaani kellon » (tous veut dire tous). Il y a eu des tentatives de court-circuiter la révolte populaire, mais l’armée protège le soulèvement sans abus. Celle-ci est du côté du peuple avec le droit de réserve imposé à son rôle depuis le début de la contestation méritant son surnom de cœur de la nation.

Pour la première fois depuis la découverte de ce pays et comme les Libanais le montrent depuis plus de quatre mois, des temps meilleurs arrivent enfin. Les Libanais sont finalement en train de faire table rase du passé. Le chemin va être long et semé d’embûches, mais la route vers une société civile unie, fraternelle, juste et équitable, à l’image de ce qui aurait toujours dû exister, est désormais bien tracée et un retour en arrière est inconcevable.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de « L’Orient-Le Jour ».

Ma première découverte du Liban remonte à plus de vingt ans ; j’y ai ensuite habité plusieurs années et depuis j’y reviens régulièrement. Étant croate et n’ayant pas d’origine libanaise, on m’a souvent demandé pourquoi cet attachement ? Ma réponse a toujours été la même : Ce pays ne laisse personne indifférent, mais ne fait pas dans la demi-mesure, soit on l’adore, soit on le déteste, et je fais partie de la première catégorie ; je ne suis pas libanais, mais une partie de mon cœur l’est. Il y a plusieurs raisons pour cela, allant de la merveille qu’est ce pays à la complexité et la richesse de son tissu social hétéroclite. Sans compter également : sa capacité à continuer à rire de tout malgré les problèmes auxquels la société libanaise fait face quotidiennement, ce que j’appelle...
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