Le Hezbollah a fait acte d’allégeance au régime de la wilayat al-faqih instauré par l’ayatollah Khomeyni dès son retour en Iran en 1979. Photo archives Reuters
La persistance du concept khomeyniste de wilayat al-faqih comme vecteur de la pensée politique et des engagements militaires locaux et régionaux du Hezbollah libanais soulève avec pertinence la question de sa justesse à l’égard de l’intérêt national. Les dirigeants du Hezbollah sont toujours restés fidèles à la figure du wali al-faqih, chargée de pensées et de sentiments révolutionnaires, et jouissant de compétences et prérogatives absolues pour trancher dans toutes les affaires de l’État et de la Umma. Ils n’ont jamais réexaminé les conséquences de cette doctrine pour en dégager sa portée théologico-politique, son efficacité ou sa validité pragmatique. Pourtant, les nombreux savants et personnages chiites libanais et non libanais avaient mis en cause cette doctrine à la suite de la révolution islamique en Iran en 1979. Mais, malgré cela, les dirigeants du Hezbollah ne cessent de créer une situation inédite qui complique encore davantage l’élaboration d’une entente sur le concept déjà problématique d’intérêt national, sans lequel aucune amélioration du pays n’est envisageable.
Loin d’être un simple concept empirique orientant la politique étrangère des États dans les domaines économique et stratégique, l’intérêt national ne peut pleinement être appréhendé qu’en lien intrinsèque avec le bien commun. Par conséquent, tout ce qui constitue le bien spirituel, culturel et moral d’une nation est ipso facto présent dans toute tentative de forger le concept d’intérêt national. Comme le souligne précisément Huntington, « il nous faut savoir d’abord qui nous sommes avant de pouvoir déterminer nos intérêts ». Accablés par un confessionnalisme constitutionalisé ne permettant pas de surmonter ce défi, les Libanais ne trouvent depuis l’indépendance de 1943 que dans la neutralité difficile de leur pays vis-à-vis des crises qui ébranlent le Proche-Orient le garant d’une politique assurant la stabilité interne et les intérêts économiques externes.
Respecter cette neutralité, considérée comme la meilleure base de la politique étrangère, n’est cependant pas évident. Parce qu’un gouvernement centriste, seul susceptible de mener une telle politique, se trouve largement influencé par les partis locaux les plus puissants. Une lecture objective des événements nationaux successifs depuis la mise en application du pacte national non écrit, passant par l’accord de Taëf, et s’achevant par l’entente de Doha, atteste la pertinence de cette donnée. La déclaration de Baabda de juin 2012, l’exprime de façon explicite : « Tenir le Liban à l’écart de la politique des axes et des conflits régionaux et internationaux, et lui éviter les répercussions négatives des crises et des tensions régionales. »
Il convient d’ouvrir ici une parenthèse pour souligner le fait que le gouvernement centriste représente en même temps aussi bien la persistance de la crise identitaire nationale que le moyen de maintenir la stabilité du pays et les facteurs minimums de sa pérennité. Mais du fait même de sa centralité, ce gouvernement laisse la porte ouverte au développement, par le biais des forces de la société civile, des valeurs communes conduisant à la formation d’une vision nationale fusionnant progressivement les différentes composantes de la société. Ce n’est point une illusion : le dynamisme des mouvements de la société civile depuis 2015 jusqu’au soulèvement du 17 octobre 2019 montre bel et bien l’existence des valeurs et aspirations nationales démocratiques dépassant les clivages confessionnels et traditionnels.
Le Hezbollah et
la wilayat al-faqih
La confessionnalisation exacerbée d’un grand nombre de politiciens ainsi que leur indifférence et irresponsabilité à l’égard des affaires publiques représentent, sans aucun doute, un obstacle majeur à l’établissement d’un gouvernement centriste et d’une politique étrangère conséquente. Sans minimiser ou ridiculiser pour autant l’impact de la politique des forces régionales et mondiales sur la scène locale, et sans négliger les répercussions de la confrontation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, ni celles de la cause palestinienne sur cette même scène, les decision-makers libanais restent entièrement capables d’assurer un gouvernement centriste authentique à condition qu’ils s’émancipent de leur ego plein d’hubris, de mégalomanie et de rancune. À ce stade de la réflexion, surgit l’allégeance inconditionnelle du Hezbollah à la wilayat al-faqih comme un défi exceptionnel.
La nouvelle vision politique du Hezbollah, rendue publique dans le document politique de 2009, fut considérée par beaucoup, à cette époque-là, comme une insertion du « parti de Dieu » dans le club politique libanais ; y fut particulièrement soulignée la distance prise, nettement, vis-à-vis de l’établissement d’une République islamique réclamée dans la déclaration constitutive du Hezbollah en 1985. Mais l’attitude intentionnellement équivoque de ce parti à l’égard de la « politique de distanciation » annoncée dans la déclaration de Baabda et son soutien infaillible à l’axe de la résistance irano-syrien, qui se traduit surtout par son engagement dans la guerre syrienne, ne laissent aucun doute quant à l’obstacle qu’il représente face à l’établissement d’un gouvernement centriste préconisé afin de servir l’intérêt national sur la base de la neutralité du pays.
Les deux documents principaux du Hezbollah pris ensemble – la déclaration constitutive et le document politique – révèlent, au fond, sa crise d’identité : d’un côté, il se trouve lié au projet de l’État central de l’islam gouverné par un seul commandement avec à sa tête le wali al-faqih et dont le noyau est né en Iran, et, d’un autre côté, l’impossibilité de réaliser ce projet au Liban vu la complexité multiconfessionnelle de la société libanaise. L’issue choisie par le Hezbollah, qui consiste au niveau interne dans le maintien de son environnement propre grâce à son appareil culturel et socio-économique ainsi que la préservation d’un équilibre autant que possible acceptable avec les autres composantes de la scène politique locale, et, au plan externe, par le soutien à la politique iranienne régionale, ne fait que prolonger sa crise identitaire et la crise du pays.
Ce dilemme est à son comble lorsqu’on constate le fait que la wilayat al-faqih en Iran ne se sépare pas des intérêts nationaux de la nation iranienne autant que le wali al-faqih lui-même doit être iranien et s’occupe avant tout de la stabilité de son pays. Jean-François Bayart l’avais déjà dit : « L’Assemblée des experts, qui élit le guide de la révolution, est composée de membres de nationalité iranienne et de confession chiite, et la Constitution stipule que ce dernier doit également posséder cette double qualité. » Le même auteur attire aussi l’attention sur le fait que le guide de la révolution « est l’arbitre suprême qui garantit la stabilité du système envers et contre la volatilité de ses alignements factionnels. Et il construit précisément son éminence sur ces contradictions, selon un mouvement de balancier, voire d’équilibriste » (L’islam républicain, pp. 264, 272).
Cette indissociabilité de la nation iranienne de la wilayat al-faqih se traduit par une politique étrangère qui donne la priorité aux intérêts du peuple iranien et ne se limite pas aux objectifs révolutionnaires chiites. C’est ainsi que des négociations, entamées avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni), et l’Allemagne, ont abouti en 2015 à l’accord sur « le nucléaire iranien ». De même, le président Rohani, dans une conférence de presse tenue le 14 octobre 2019, dit clairement qu’il est « disposé à assister à toute réunion qui assure les intérêts de la nation iranienne ». De ce fait, si le Hezbollah prête allégeance à la personne du wali al-faqih, comment peut-il prendre ses distances face à une politique suivie par la République islamique qui sert les intérêts de la nation iranienne ?
Nombre de questions d’ordre théologico-politique et pragmatique se posent aux responsables du Hezbollah et nécessitent, d’une part, une confrontation sérieuse avec les théories de la pensée politique chiite qui réfutent la wilayat al-faqih (comme les théories de Shirazi, Shariatmadari, Moussa Sadr et Mohammad Mehdi Chamseddine), et, d’autre part, une lecture critique de la politique étrangère iranienne, voire des résultats de la révolution islamique en Iran, révolution qui semble produire les mêmes injustices qu’elle stigmatisait.
Salah Aboujaoudé, s.j.
Directeur de l’Institut des
lettres orientales à l’USJ
Directeur général de Dar el-Machreq
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