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Moyen Orient et Monde

Censure, propagande, Internet coupé... De l’art de s’informer pour la jeunesse iranienne connectée

Iran

À l’approche des législatives, les jeunes n’ont plus confiance dans les médias officiels et se tournent vers d’autres supports.

21/02/2020

Les jeunes Iraniens, appelés à élire leurs députés aujourd’hui, doivent souvent faire preuve d’habileté pour avoir accès à de l’information qu’ils jugent crédible.

« On sent que les élections approchent... souffle Ali (certains prénoms ont été changés). C’est complètement le bordel avec Internet ! » Smartphone en main, le jeune homme, qui travaille dans le secteur touristique à Téhéran, s’agace d’avoir du mal à joindre un ami via la messagerie Telegram. Les Iraniens sont habitués à ce genre de ralentissement numérique à l’approche des scrutins, comme celui de ce vendredi pour le renouvellement du Parlement iranien.

Ils ont également encore en tête les manifestations de novembre dernier contre l’augmentation du prix de l’essence. En plus d’une violente répression, avec plusieurs centaines de morts, cette séquence avait été marquée par une coupure d’Internet quasi généralisée pendant près d’une semaine. Alors comment s’informer avec un web aussi régulé ? Une partie de la réponse tient en trois lettres : VPN, pour réseau privé virtuel.

Bon nombre d’Iraniens ont téléchargé sur leur mobile plusieurs réseaux cryptés de ce genre, en passant régulièrement de l’un à l’autre, pour contourner la censure. Sans eux, pas de Twitter ou de Facebook, et pas non plus d’accès à des sites d’information jugés « sensibles » en République islamique. À l’image du site Radio Farda, qui reçoit des subventions du Congrès américain, ou de... Reporters sans frontières qui classe le pays au 170e rang dans son dernier classement de la liberté de la presse.


(Lire aussi : Pour l’Iran, l’élection décisive se joue... en novembre, l'analyse d'Anthony SAMRANI)



BBC et VoA
Lorsqu’on demande ses habitudes en termes d’information à Azadeh, une étudiante en langues basée à la faculté des études du monde, elle répond sans hésiter : « BBC et VoA (Voice of America). » Les médias iraniens ? « Ils travestissent la réalité. Et les autres journalistes sont emprisonnés. »

« Quand j’étais au lycée, j’avais l’habitude d’acheter Shargh (un quotidien réformateur) ou Kayhan (conservateur) pour voir ce qu’ils écrivaient, ajoute Elaheh. Maintenant je ne peux plus, il y a trop de mensonges. Ils vivent dans leur monde. Le plus flippant, c’est que des gens vivent dans ce monde. » Encore traumatisée par les récents troubles internes, la jeune femme contrainte de se reconvertir en réceptionniste, après avoir perdu son poste en génie industriel à cause des sanctions américaines, reste accrochée à son smartphone : « Je passe une partie de mes nuits sur Twitter, Telegram ou sur la BBC parce que je crains une déclaration de guerre. » « Pendant la coupure de novembre, pour la première fois j’ai dû lire les agences de presse iraniennes ! », rigole de son côté Mina, en référence aux nombreuses entités officielles ou semi-officielles (IRNA, ISNA, ILNA...).

Côté télévision, nombre de chaînes étrangères, accessibles via le satellite malgré les brouillages, sont mentionnées : Manoto TV, Iran International, al-Jazeera, France 24... et la BBC bien sûr. Un récent sondage de l’institut Iran Poll et l’Université du Maryland montrait pourtant que la station britannique et VoA étaient moins consultés que par le passé : 22 % des sondés assuraient s’en informer en octobre dernier, contre 28 % trois ans plus tôt. Plutôt qu’une possible résistance aux médias « traditionnels », les sondeurs y voient tout simplement la montée en puissance des réseaux sociaux.


(Lire aussi : Trois points pour comprendre les enjeux des législatives iraniennes)


Fracture entre jeunesse et médias
Un événement récent a participé à accentuer la fracture entre cette jeunesse iranienne et ses médias : le crash de l’avion ukrainien. Les forces armées iraniennes avaient reconnu, après plusieurs jours de déni officiel, avoir abattu par « erreur » l’appareil, faisant 176 victimes, dont une majorité d’Iraniens.

Dans un geste rare, plusieurs journalistes de la télévision d’État (IRIB) ont annoncé leur démission dans la foulée du drame. L’Association des journalistes de la province de Téhéran publiait, elle, un communiqué dans lequel elle estimait que « les missiles et les attaques militaires ne sont pas le seul danger auquel notre société est confrontée. La plus grande menace pour notre nation est l’absence de médias libres et indépendants ». « Les efforts déployés par les responsables pour cacher des informations ne libèrent pas les médias de leur responsabilité de rapporter les faits. Ils ne peuvent pas toujours attendre que les autorités divulguent des informations », affirmait encore l’association, tandis que plusieurs journalistes iraniens faisaient leur mea culpa sur Twitter.

Médias crédibles ou non, pour ce journaliste de la chaîne iranienne Press TV, qui préfère taire son nom, « chaque Iranien est journaliste car il est toujours dans l’attente de savoir ce qu’il va se passer demain, si les prix vont augmenter ou non. Ils ont atteint un tel niveau d’expertise car parfois, en parlant à un chauffeur de taxi, j’ai l’impression qu’il en sait plus que moi ».


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