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Rencontre

Gaby Maamary à l’ombre de l’art et du savoir

Des bancs de l’université où il enseigne, à l’ouverture d’un espace appelé Art Nub Beirut ; de la peinture et du dessin à la photo, l’artiste aura tout expérimenté, tout vécu. Une chevauchée fantastique et infatigable.

« Statue des martyrs », de la série Révolution d’octobre 2019 par Gaby Maamary.

Il est certain qu’il nous est impossible de le définir car dans sa vie, il aura tâté à tout. Et pas d’une façon superficielle. D’ailleurs Gaby Maamary le dit lui-même : « Quand une discipline artistique m’attire, je plonge tête la première. » Il est certain aussi qu’il ne connaît pas le sommeil, il l’envoie même balader. Car qui voudrait dormir quand il y a encore tellement à apprendre et qu’on a si peu le temps ? L’homme est un curieux de tout, un électron libre, un cheval sans brides qui galope à toute allure. Éducateur, avec à son actif, dans sa jeunesse, des colonies de vacances pour Offre Joie. Enseignant dans nombre d’universités dont l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA) où il est actuellement assistant instituteur à temps plein, mais aussi dessinateur, peintre et maintenant photographe, Maamary enchaîne les projets, les tricote l’un avec l’autre comme une Pénélope patiente et minutieuse et essaye de découvrir chaque jour une petite lueur qui éclaire le paysage, même dans un pays qui n’accorde pas une grande importance à son potentiel humain culturel. « J’ai toujours été à la recherche de la lumière, confie-t-il. De celle du siècle des philosophes qui ont pu mettre fin à l’obscurantisme de la pensée. » Bien sûr, il a eu des hauts et des bas et sa vie a été jalonnée de turbulences – le peintre avait brûlé ses œuvres (au nombre de 450) il y a plus d’une dizaine d’années, parce que sa colère n’a pas pu s’exprimer assez dans ses toiles et il l’a alors traduit par le geste – mais aujourd’hui, il semble plus serein. C’est une force tranquille. « Si je suis sujet à des changements, il y a une chose qui reste inaltérable en moi, ce sont mes principes. » Direct et franc, Gaby Maamary va droit au but quand il parle. Il ne louvoie pas. « Je n’ai pas le temps de traiter avec les méchants », dit-il. Son regard sur le pays, sur les autres est mêlé d’un grand respect. Malgré ses voyages fréquents, ses opportunités nombreuses, il croit qu’on peut encore opérer un changement au Liban. Il suffit d’y croire et de le vouloir.

Naissance du noyau

Ainsi, il y a deux ans, Maamary ouvre cet espace baptisé Art Nub Beirut avec sa compagne de vie Nayla Yared. C’est là, en plein Furn el-Chebback, dans une vieille maison aux plafonds hauts, rénovée, et où la lumière pénètre en abondance, que le lieu reçoit des personnes de tous âges qui viennent apprendre à dessiner et à peindre. « Peu importe si c’est joli ou non, si la personne est déjà rompue au dessin ou non, car je crois que chacun a un talent qui sommeille en lui et qu’il suffit de le réveiller. Les gens ne sont pas assez en contact avec leurs pouvoirs internes », dit-il encore. À Art Nub Beirut, Nayla gère la communication et le marketing. « Elle y a même créé récemment un projet surnommé “Palette et vin” où on se réunit pour peindre autour de plats qu’elle concocte et d’un verre de vin », raconte Maamary. Dans cet espace chaleureux et convivial, on y donne des cours de dessin, d’histoire de l’art et de peinture. Grâce à l’expérience de cet artiste qui a sillonné le monde et y a donné des workshops, qui est connecté depuis plus de trente ans avec les artistes libanais et arabes et qui a travaillé également avec la Commission européenne, Art Nub Beirut peut offrir un enseignement d’une envergure différente. « On y donne aussi des cours de modèle vivant nu (pas partiel). Avec l’Université américaine de Beyrouth (AUB) qui vient de faire de même, on développe cet art qui est désormais perdu. » Et l’artiste d’ajouter : « On n’est pas là pour faire de l’art et on ne promet à personne d’en faire, mais on promet à tout le monde de savoir comment dessiner. » « L’art n’est pas quelque chose de mythologique, d’inaccessible, dit-il encore. C’est quelque chose de vivant, qui est la reproduction de la pensée de l’être humain. L’homme a découvert les pigments, établi les styles et trouvé les formes. On est donc là pour donner les outils nécessaires et le redécouvrir. Tout ce qu’on peut faire, c’est travailler et laisser les autres s’engager sans les juger. Avec cette philosophie (qui n’est pas la mienne), on peut adopter une œuvre d’art ou la rejeter. L’art est une production humaine et tant qu’on a un respect à l’être humain, on a un respect à sa production. »

Récemment, encore, la photo est devenue une des principales activités de Gaby Maamary. « La photo est une continuation de qui je suis et comment je vois les choses. Cela fait plus de 8 mois que je travaille avec Patrick Baz et Michel Zoghzoghi du Beirut Center of Photography (BCP). Art Nub Beirut leur a offert une plate-forme ainsi qu’à Élie Bekhazi pour y faire des conférences et des ateliers. Avec ce groupe de photographes qui a grossi avec le temps, on descend dans la rue et chacun choisit un site pour y travailler et archiver cette partie de l’histoire moderne du Liban qui nous intéresse tous. » Et de poursuivre : « Je veux que le peuple libanais sache qui sont ces photojournalistes, véritables soldats méconnus. »

Photographe du flou

Le photographe de macro (fleurs, insectes) et de paysages devient photographe de rue, à suivre un petit marchand de fleurs pendant quatre ans ou à comprendre le phénomène de la révolution du 17 octobre. Surnommé le photographe du flou (motion blur où l’on fait le flou dans l’image pour que l’action soit plus mouvementée), Gaby Maamary concentre actuellement son champ d’action autour de la place des Martyrs. C’est là qu’il réalise qu’elle ressemble à l’architecture romaine avec le cœur au milieu et l’agora tout autour ; avec les orateurs forts au centre et les parasites quand on s’en éloigne. C’est un regard scientifique et artistique à la fois qu’il jette sur cette révolution d’octobre 2019 qui lui inspire quelle caméra utiliser et quel objectif, le choix des techniques, des retouches. « La photo m’a beaucoup appris encore une fois, avoue-t-il. Elle m’a dompté. C’est trop tôt de publier ces photos ou de les compiler. Il faut un peu de recul pour comprendre ce phénomène qui a étreint tout le Liban. Mais comme je le dis aux jeunes Libanais : c’est leur révolution, pas la nôtre, nous adultes. Il faut surtout qu’ils continuent à nous faire rêver. À nous de les accompagner. »


Il est certain qu’il nous est impossible de le définir car dans sa vie, il aura tâté à tout. Et pas d’une façon superficielle. D’ailleurs Gaby Maamary le dit lui-même : « Quand une discipline artistique m’attire, je plonge tête la première. » Il est certain aussi qu’il ne connaît pas le sommeil, il l’envoie même balader. Car qui voudrait dormir quand il...

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