La Mode

Lobnan Mahfouz et l’art du noir

Inspirée du tao, la nouvelle collection de Lobnan Mahfouz sous son label Per’vers confirme son style et introduit un message. Le jeune créateur libanais, marqué par les difficultés de son pays, exprime à travers le vêtement une sagesse qui invite à se délester des désirs encombrants et privilégier la patience, l’ordre et la force de l’esprit.

Collection Per’vers 2020 par Lobnan Mahfouz. Photos DR

Des imprimés typiques déclinés en couleurs fraîches nous plongent de plain-pied dans la Chine fantasmée des jardins et de la porcelaine peinte. Leurs dragons et leurs chrysanthèmes, leurs boîtes à thé ornementales et leurs jeunes femmes à chignon parcourent des vestes kimono ceinturées de rouge à manches flottantes façon macfarlane, des vareuses et des blousons zippés façon teddy, modernisés par des galons bleus ou écarlates. Impressionné par l’iconique journaliste de mode américaine Diana Vreeland, Lobnan Mahfouz répond à une sorte de défi que celle-ci semble lui adresser directement dans son documentaire The Eye Has to Travel en affirmant que « le noir est la couleur la plus difficile à maîtriser ». Le créateur lance ainsi sa propre série noire avec des nuances dignes d’un Soulages. Le noir en Chine correspond à l’eau. Il est aussi la couleur céleste de l’immortalité, de la connaissance, de la stabilité et du pouvoir. Et c’est dans une eau opaque, d’une profondeur d’encre, que Mahfouz taille de parfaites petites vestes en crêpe. Et dans une eau satinée qu’il coupe ses manteaux en trench-coats texturés d’empiècements en dentelle. Avec des chemises et des pulls ou blousons à capuche en tissu technique caractérisés par une ligne surpiquée de blanc ; un kimono volontiers littéral, orné du disque rouge d’un soleil couchant stylisé ; des plissés volontiers lunaires en vestes enveloppantes achevées par un rabat de col d’une démesure altière ; des pantalons amples, parfois en cuir, qui empruntent la décontraction du jogging et la sensualité du sarouel, le noir joue ici des gammes diurnes invitant à la persévérance et à la sérénité. Toujours en Chine, le blanc est paradoxalement couleur du deuil, mais le blanc correspond aussi au métal, ce qui, au-delà de la corrosion, est signe de protection. Le blanc chez Mahfouz s’immisce dans le graphisme d’un manteau à bords francs, à la fois chic et grunge, ou réinterprète une tunique de youxia, héroïque chevalier errant, dont les manches en bandelettes contrastées de noir et savamment tressées complètent le puissant effet visuel des galons ornant le revers du col. À la fois sobre et puissante, la nouvelle collection Per’vers reflète la difficile quête du contentement et des vraies valeurs à laquelle est soumise aujourd’hui la jeunesse libanaise.

La Chine l’adopte et il adopte la Chine

On ne porte pas impunément le prénom de Lobnan. Attaché à sa culture autant qu’à ses racines libanaises, Lobnan Mahfouz a roulé sa bosse par tous les horizons avant de poser sa base au pays qui l’a vu naître. Enfant, ce cancre éclairé biberonnait les spectacles de Chantal Goya dont les costumes l’exaltaient et passait ses heures d’école à dessiner. C’est à Esmod Beyrouth qu’il suit sa formation de couturier et de styliste, poursuivant son apprentissage chez Rabih Kayrouz, Élie Saab et Zuhair Murad, les trois incontournables parrains des jeunes créateurs libanais. Le hasard l’emporte en Inde où il se retrouve contrôleur de qualité pour les caftans de luxe de Giacomo Cinque. De là, il part pour Bangkok où il travaille pour une marque de fast-fashion libano-brésilienne, et se retrouve ensuite à Guangzhou, puis Shantou, où il se retrouve dans les immenses marchés de textile comme un gamin dans une confiserie géante. La Chine l’adopte et il adopte la Chine. Son regard éminemment actuel et cosmopolite sur la mode l’incite à pousser ses recherches sur les attentes de sa génération. Il en résulte des lignes simples à la croisée des cultures, prolongeant l’ADN du vêtement conçu tant pour séduire que pour protéger des éléments, tout en libérant le mouvement et en rusant avec les contraintes du genre. Sous le label Per’vers, tout peut s’inverser et les pièces transitent sans complexe entre le vestiaire des hommes et celui des femmes dont les cloisons sont définitivement supprimées.


Des imprimés typiques déclinés en couleurs fraîches nous plongent de plain-pied dans la Chine fantasmée des jardins et de la porcelaine peinte. Leurs dragons et leurs chrysanthèmes, leurs boîtes à thé ornementales et leurs jeunes femmes à chignon parcourent des vestes kimono ceinturées de rouge à manches flottantes façon macfarlane, des vareuses et des blousons zippés façon...

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