Chère révolution,
Puisque tu es une femme, permets-moi de m’adresser à toi comme à une compagne. Depuis ton avènement, tu t’es illustrée par ton pacifisme, ta civilité, ta créativité, ta force d’âme et de caractère, ton patriotisme, ta laïcité, ta droiture, ta spontanéité, ta convivialité, ta souveraineté, ta joie de vivre, ta soif pour une vie digne, libre et heureuse.
Tu étais mue, dès le début, par la justice sociale, la justice tout court, les droits de la personne, l’intégrité, la bonne gouvernance, le respect de l’environnement, le secours des indigents pour qui tu étais (et tu es toujours) la seule bouée de sauvetage.
Par ton éclat, ton charisme, ta fougue et ton message, tu es parvenue à envahir les places, à irriguer les rues que tu as su unifier, à galvaniser les foules, à les fleurir et les épanouir de ton drapeau national, à les bercer de ton hymne, à répandre ta bonne nouvelle séculière, tes valeurs républicaines dans toutes les régions, jusqu’aux contrées les plus lointaines et réticentes, et à faire des converti-e-s aux quatre coins du pays, au point de devenir l’ennemie jurée de l’ordre établi, qui n’est en fait que désordre, sectarisme et corruption.
Ce « désordre établi » a tout fait, depuis ta naissance en ce glorieux 17 octobre, pour te discréditer, te défigurer, mettre des bâtons dans les roues de ton « bus de la révolution », briser ta « chaîne humaine » qui a relié le Nord au Sud, banaliser ton « défilé civil » historique, à la fête de l’Indépendance, parasiter tes chants, diviser tes rangs, te noyauter, te noyer, t’infiltrer, te dissiper, te distraire, te dévoyer, t’entraîner là où tu ne voulais pas aller, te fatiguer, t’écœurer, te décourager, te séduire… mais en vain. À peine montrais-tu quelque signe de lassitude, d’égarement ou de faiblesse que tu te reprenais, que tu te requinquais, à leur grand dam, et à notre grande joie.
Dans le feu de ta sainte colère, amplement justifiée, il t’est arrivé, obligatoirement, pour mieux te faire entendre de ces butés au pouvoir, frappés de surdité, de déni et d’inhumanité, de mettre le feu aux pneus, de couper des routes, de jurer, de tempêter, de lancer des pierres, d’investir les lieux de corruption, de prendre d’assaut des institutions, des banques qui ont confisqué notre argent, le fruit de notre labeur, de t’en prendre aux forces de l’ordre qui emploient la force excessive contre toi, la femme, tout en restant figées devant les forces du désordre.
Et, au lieu de te comprendre, il m’est arrivé de critiquer tes incartades, tes excès de langage, tes débordements.
Mais à présent que je vois le degré hallucinant d’effronterie de nos politichiens et polichinelles qui, trois mois après ton avènement salutaire, avec tout son attirail de revendications justes, continuent à se partager le camembert gouvernemental et à s’arracher les portefeuilles, comme si de rien n’était, et cela malgré tes appels lancinants pour la formation d’un cabinet d’experts indépendants… je me dis que non seulement tu n’as rien fait de mal, mais tu n’as pas assez fait.
À les voir si ardents à la curée – et ouvertement ! – je me dis, ma chérie, que tu as été trop gentille. Je sais qu’il y a de quoi sortir de ses gonds, devenir fou, s’arracher les cheveux, ou capituler, mais je te prie de ne pas désespérer, de ne pas baisser les bras, ni le Poing, de continuer à te battre pour ce pauvre pays. Il en vaut la peine.
Je sais aussi que ce n’est pas facile, face à tant d’arrogance, d’hypocrisie, de fourberie, de louvoiement, de déni, d’entêtement… de se contenir, d’y aller mollo, de la jouer serré… qu’on en arrive à péter les plombs, mais fais quand même l’effort de retenue, sans rien enlever à ta pugnacité et à ta détermination, et ce pour ne pas leur donner des prétextes.
Pardonne-moi, ma chérie, de t’avoir critiquée, accablée, jugée. Tu savais mieux que moi à qui tu avais affaire, de quelle étoffe épaisse, crasse, ils sont faits.
Ne pleure pas, mon amour, ne pleure pas. Ni de peine ni de rage. Je suis de tout cœur avec toi. Nous sommes avec toi, à toi… jusqu’au bout de cette nuit qui verra poindre, inéluctablement, l’aube d’un Liban lavé, renouvelé, rajeuni, et la cime d’un cèdre reverdi.
Je t’embrasse,
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