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Moyen Orient et Monde

Dans les prisons de Syrie, « une armée de Daech en hibernation »

Reportage

Plus de 10 000 combattants du groupe État islamique sont détenus par les forces kurdes dans le Nord-Est syrien. Le sort des prisonniers étrangers, que la plupart de leurs pays respectifs refusent de rapatrier, est plus incertain que jamais. Faute de procès, la seule issue est l’évasion ou la mort.

29/01/2020

La prison de Hassaké est un califat en cage. L’endroit ressemble à un hangar et sent comme un charnier. Des centaines de corps brisés et des yeux vides se cachent derrière des combinaisons orange et des couvertures grises. L’ancienne école du nord-est de la Syrie, reconvertie en centre de détention, accueille environ 5 000 prisonniers du groupe État islamique, la plupart capturés en mars dernier lors de la bataille de Baghouz, où les jihadistes ont livré leur baroud d’honneur. 300 d’entre eux, peut-être plus, rampent pieds nus à l’intérieur de « l’hôpital » de la prison. « Oh Dieu, Oh Dieu... » supplie un captif. Ses lamentations resteront sans réponse. Il y a quelques toussotements et l’écho de béquilles qui frappent le sol. La pièce, si peuplée, est étonnamment silencieuse. Comme si ces hommes assistaient à leur propre veillée funéraire. En français, en anglais, en arabe ou en russe, ils murmurent : « Nous mourons comme des mouches. »

Les cellules offrent un spectacle tout aussi sinistre : des centaines de terroristes présumés détenus dans ce qui fut une salle de classe. Il semble qu’il n’y ait pas assez de place pour qu’ils puissent tous s’allonger en même temps. Un taulard marocain fait sortir sa tête rasée à travers une petite trappe et demande : « S’il vous plaît, dites-moi, est-ce que l’État islamique vit toujours ? » Avant que nous entrions dans la prison, le directeur nous avait prévenus : « Ils n’ont aucune idée de ce qu’il s’est passé en dehors de ces murs. Ne leur parlez pas de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi (le leader de l’EI, tué lors d’un raid mené le 27 octobre par les forces spéciales américaines, NDRL) – nous voulons éviter un soulèvement. »

Le cas des combattants de l’EI détenus en Syrie est devenu un bourbier international. Plus de 10 000 hommes de 50 nationalités différentes (principalement des Syriens et des Irakiens) seraient détenus dans 25 prisons gérées par les forces kurdes, auxquelles s’ajoutent des dizaines de milliers de femmes et d’enfants retenus dans des camps aux conditions sanitaires sordides. Personne ne semble savoir que faire d’eux. Beaucoup sont impénitents, qualifiant les attentats perpétrés par l’organisation terroriste de par le monde comme de simples « actes de vengeance » en réponse à la campagne aérienne menée par les États-Unis en Irak et en Syrie. « C’est une guerre, assène un Britannique nommé Shahan Choudhury. Vous pensiez que l’on vous enverrait une boîte de chocolats ? »

Un second jihadiste accepte de nous parler à condition que nous allions dans une autre pièce, où ses compagnons de cellule ne pourront pas entendre ce qu’il a à dire. Sa jambe gauche a été blessée pendant les combats, mais les morceaux d’os cassés n’ont jamais été remis en place, de sorte que son membre est maintenant figé dans un angle impossible. Incapable de marcher, deux autres détenus doivent le porter. « Nous sommes ici depuis dix mois et nous ne savons rien de la situation de nos familles. Je ne sais pas si ma femme et mes enfants sont encore en vie, marmonne Adel Mezroui, un Belge de 23 ans. Ma femme était enceinte la dernière fois que je l’ai vue. » Ses enfants sont en effet vivants. Il l’ignore, mais mi-décembre, un tribunal belge a statué que l’État se devait de faciliter le rapatriement de 10 enfants, dont les siens. Le juge a cependant estimé que lui-même n’était pas éligible à une telle aide, s’étant rendu sur place de son plein gré. Son avocat a depuis fait appel.


(Pour mémoire : Mais qui est vraiment le nouveau chef du groupe Etat islamique ?)


100 détenus déjà évadés
Le sort de ces combattants étrangers, que la plupart de leurs pays respectifs refusent de rapatrier, est plus incertain que jamais. Le 9 octobre, la Turquie lançait une opération militaire baptisée « Source de paix » pour expulser de sa frontière les forces kurdes, qu’Ankara considère comme une organisation terroriste. L’offensive a entraîné des semaines de combats, déplacé des dizaines de milliers de civils et mis en péril la détention des combattants de l’EI. Selon une note confidentielle du renseignement américain obtenue par L’Orient-Le Jour, 100 détenus ont réussi à s’échapper depuis le début de l’incursion turque en Syrie, notamment parce que leurs prisons ont été endommagées dans les affrontements.

Au début de l’offensive, près de 80 % du « top 50 » des étrangers étaient détenus dans des centres vulnérables aux opérations transfrontalières turques. La majorité de ces 50 jihadistes que les responsables occidentaux jugent particulièrement dangereux sont des individus qui ont planifié des attentats ou qui ont une expertise technique dans la fabrication d’armes et de bombes, et plusieurs d’entre eux sont des dirigeants de niveau intermédiaire ou des propagandistes expérimentés. La coalition dirigée par les États-Unis a demandé à l’époque qu’ils soient transférés dans des installations plus éloignées de la ligne de front, mais les responsables kurdes ont rejeté ces demandes en invoquant un manque de moyens. Plusieurs dizaines de prisonniers auraient finalement été exfiltrés par l’armée américaine alors que la Turquie commençait à envahir la région.

Les évasions ont pour l’instant été limitées par rapport au nombre total de jihadistes détenus dans le nord-est de la Syrie, mais la récente crise déclenchée par le retrait partiel des États-Unis et l’incursion turque a démontré, s’il le fallait encore, à quel point la région est instable et que confier à un groupe armé local une tâche aussi titanesque était sans surprise un pari périlleux. « Nous avons dû déplacer des soldats qui gardaient la prison vers la ligne de front, mais la situation ici est toujours sous contrôle », assure Robar (un nom de guerre), le directeur de la prison de Hassaké. Son bureau est décoré avec des cages à oiseaux d’un côté et des écrans de télévision de l’autre. Ceux-ci sont censés diffuser en direct des images de surveillance de l’intérieur des cellules, mais le système est actuellement en panne. « Parfois, des cellules dormantes de Daech errent autour du bâtiment et tirent des coups de feu. Ils veulent envoyer un message aux prisonniers que Daech existe toujours. » Il marque une pause, pensif, puis ajoute : « Nous ne pouvons tout simplement pas gérer la situation par nous-mêmes. »


(Pour mémoire : « Plutôt mourir que de tomber aux mains de Bachar »)


Les empêcher de retourner sur le champ de bataille
« Comme dans toute prison ou tout centre de détention, il y a un risque d’évasion... La plupart des installations sont improvisées et ne sont pas adaptées à une détention indéfinie. La communauté internationale devrait avoir pour priorité absolue de trouver une solution à long terme pour cette “armée de Daech en hibernation” », a déclaré à L’Orient-Le Jour un porte-parole de la coalition dirigée par les États-Unis, insistant sur le fait que « le rapatriement des combattants terroristes étrangers dans leur pays d’origine pour qu’ils soient poursuivis en justice est le meilleur moyen de les empêcher de retourner sur le champ de bataille ou de se réengager dans le terrorisme ».

Hassaké est le plus grand centre de détention pour jihadistes de la région – et donc du monde. Certains individus « de grande valeur » y sont détenus, ce qui fait craindre aux agences de renseignements que cet établissement soit une « cible-clé » pour les cellules dormantes de l’EI. L’organisation terroriste s’est déjà montrée capable d’organiser des évasions par le passé, et il est à craindre qu’elle le soit toujours. En septembre dernier, le défunt « calife » Abou Bakr al-Baghdadi diffusait un enregistrement sonore à l’intention de ses partisans, les exhortant à « faire tout leur possible pour libérer (les membres détenus) et démolir les murs qui les restreignent ». Des murs tomberont-ils ? « Il est évident que l’EI cherche à profiter de l’instabilité actuelle. Cependant, il n’y a aucune indication que le groupe travaille activement sur des évasions », assure une source sécuritaire occidentale active dans la région.

Coincés dans les limbes d’un théâtre de guerre, ces détenus disent attendre un rapatriement ou la mort. Car au-delà des évasions, la seule autre issue semble, pour l’instant, de partir les pieds devant. Mais même là, la destination est inconnue. L’emplacement du cimetière pour prisonniers de Daech dans le Nord-Est syrien est secret – et les tombes, anonymes. Il est impossible de vérifier indépendamment combien de reclus ont déjà trouvé la mort en détention. Certaines sources parlent de plusieurs centaines de décès depuis la chute de leur « califat » en mars dernier. Là où, initialement, des individus déjà affaiblis par des années de combats succombaient des suites de mauvais traitement et d’actes de torture, dorénavant le manque d’accès aux soins de santé et la malnutrition semblent être les principales causes d’un taux de mortalité vraisemblablement vertigineux. Des hommes sans merci ont imploré pitié ; leurs compatriotes ont répondu non.



Pour mémoire
« Ce chaos est une opportunité en or pour l’EI »

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Le Point du Jour.

Les pauvres ils souffrent en prison loin de tout, de leurs familles et sans nouvelles d’eux.

La question est : que faisaient-ils de leurs otages de leurs prisonniers et des blessés qu’ils ont arrêtés ? Ils appliquaient la charia !

Le monde y compris Erdogan, les pays arabes et tous les pays musulmans se lavent les mains façon Ponse Pilate, mais ont le culot de demander les rapatriements dans leurs pays d’origine de ces lâches assassins qui ont semé la mort partout ou ils sont passés, alors qu’ils soient jugés selon leur croyance et tout le monde aura sa justice sans états d’âme.

La roue tourne, à méditer Messieurs les politiciens …

Citoyen libanais

Question de bon sens: qu'est-ce qui est plus important ? La vie d'une centaine de meurtriers hautement experts en leur art ou la vie de millions de leurs potentielles victimes s'ils s'évadent ?
Les pays qui ont aboli la peine de mort en connaissent quelque chose des problèmes de surpopulation carcérale, d'évasion de meurtriers, de multi récidivistes...

Ne pas éliminer un virus mortel c'est une négligence très grave. Or un homme qui tue aveuglément des innocents n'est-il pas au moins aussi nuisible à la société qu'un virus qui tue ?

Et pourtant le virus est lui aussi une créature du bon Dieu. Mais cela lui confère-t-il un droit INALIENABLE à la vie ?
L'homme étant doté de raison et de liberté a des droits qui s'inscrivent dans l'ordre de la nature.
Mais rendre ces droits ABSOLUS et INALIENABLES, n'est-ce pas faire de l'homme l'égal de Dieu, suprême orgueil satanique qui fit succomber Adam et Ève ?

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