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Idées

Les risques de l’accord entre la BDL et les cambistes

Taux de change
25/01/2020

Mardi dernier, le gouverneur de la Banque centrale (BDL), Riad Salamé, a décrété, dans le cadre d’un accord avec l’Association des maisons de change, que l’« achat » de dollars par ces dernières serait fixé à un plafond à 2 000 livres libanaises (LL) pour 1 dollar (sans mentionner un quelconque plafond pour la vente). Cet accord a tactiquement précédé de quelques heures la création tant attendue d’un nouveau gouvernement, appelé à effectuer des réformes structurelles et profondes afin résoudre la crise économique.

Effet psychologique

Cet accord suscite d’ores et déjà plusieurs interprétations quant à ses objectifs. Il pourrait être d’abord motivé par la volonté de créer un choc psychologique auprès de Libanais en ébullition depuis quelque mois et de susciter un regain de confiance envers le pays et le nouveau gouvernement. Dans cette perspective, les Libanais pourraient interpréter cette décision comme une « baisse du prix » du dollar, qui a connu un pic à 2 500 LL sur le marché parallèle à la mi-janvier. Cette décision pourrait aussi avoir pour but d’entraîner indirectement la remise en circulation d’une partie des 4 à 5 milliards de dollars stockés dans les maisons de change, afin d’enrayer la pénurie de devises sur le marché et relancer le fonctionnement des entreprises et des institutions. Une autre interprétation serait de préparer psychologiquement le peuple à une dévaluation à venir du taux officiel, qui passerait alors de 1 507,5 à 2 000 LL /$. En attendant que la suite des événements vienne confirmer l’une ou l’autre de ces hypothèses, il convient d’ores est déjà de noter qu’elle s’inscrit dans un long processus de fuite en avant de la politique monétaire, qui a largement contribué à l’émergence de la crise actuelle.

À partir de 2011, l’économie libanaise s’est en effet trouvée de manière croissante à court de devises pour couvrir au mieux le déficit public et une dette souveraine astronomique (175 % du PIB fin 2019) et compenser le déficit de la balance commerciale (qui a atteint 15 milliards de dollars en 2019). Face à cette situation, l’État a opté pour une politique de l’endettement continu qui s’est traduite in fine, avec le concours de la BDL et des banques commerciales, par une augmentation des taux d’intérêt sur les dépôts à moyen et long terme. Avec des taux avoisinant 6 à 8 % sur le dollar, le Liban a ainsi réussi à attirer dans le passé beaucoup de dépôts que les banques commerciales ont placé majoritairement dans les obligations de l’État.

C’est seulement à partir de la fin 2018, lorsque les intérêts sur les dépôts en dollars ont commencé à dépasser les 8 % (pour atteindre 12 à 15 % en 2019), que les déposants ont pris conscience du risque et ont commencé à réduire leur exposition. Cette nouvelle raréfaction des entrées de devises via les dépôts a alors exercé une énorme pression sur les réserves en devises de la BDL. Voulant à tout prix maintenir l’ancrage monétaire – afin notamment de pouvoir contrôler au mieux ce qui reste de l’activité économique libanaise et éviter un échec de sa politique monétaire risquant de bloquer à court terme tout plan de redressement–, la BDL s’est alors permise d’accepter de manière incompréhensible un taux parallèle « semi-officiel » pratiqué par les maisons de change licenciées « officiellement » par ses soins. Parallèlement, elle s’est vue obligée de fermer les yeux sur un processus de contrôle informel des capitaux pratiqué par les banques libanaises, en complète contradiction avec la loi. L’objectif étant de travailler en vase clos et de garder à l’intérieur du Liban ce qui restait des réserves en dollars pour éviter un effondrement de l’économie avec un taux de change pouvant atteindre 5 000 ou même 10 000 LL.

Régime semi-flottant

Quant aux retombées de l’accord de mardi sur la fixation durable d’un taux de change à 2 000 LL, elles sont loin d’être garanties : d’ores et déjà certains cambistes s’exonèrent de facto de cet accord et ont déjà commencé à appliquer un prix d’achat à 2 050 ou 2 100 LL ; tandis que la plupart se montrent jusqu’à présent réticents à vendre leurs dollars, considérant que ce nouveau ne reflète pas le prix du marché. Cette initiative de la BDL risque donc de créer à court ou moyen terme un 3e marché de change, contrôlé sous le manteau par les maisons de change – via des intermédiaires – qui rendrait l’équation de résolution de la crise encore plus difficile. Éviter un tel scénario supposerait que la BDL injecte suffisamment de dollars dans l’économie pour compenser l’accroissement de la masse monétaire en livres résultant notamment de l’impression récente de nouveaux billets. Mais cette nouvelle ponction sur les réserves de la BDL risquerait à nouveau d’entraîner une dévaluation directe du cours de la LL…

C’est d’ailleurs dans ce contexte de pression sur les réserves que le ministère des Finances a annoncé, jeudi, que l’État allait s’endetter davantage – de l’ordre de 4 à 5 milliards de dollars – afin de subvenir aux besoins d’importations sur un an des produits de première nécessité (pétrole, blé et produits médicaux). Il reste que cette initiative, qui creuserait encore d’avantage le déficit et la dette publics, paraît être à ce stade le seul moyen – dans l’attente d’un plan global de règlement de la dette – pour garantir ces importations sans ponctionner ultérieurement dans les réserves de la BDL.

Une autre conséquence de cette décision fixant de manière aberrante deux taux « officiels » est qu’elle entérine de manière implicite une décote d’environ 32 % sur toute conversion bancaire du dollar vers la livre, permettant aux banques et à la BDL de remplir leurs réserves en dollar à moindre coût.

Plutôt que de continuer à entériner cette cohabitation entre un taux officiel et un ou des taux parallèles, la BDL devrait rapidement par exemple opter pour un régime de change « semi-flottant » qui appliquerait le même taux aux banques qu’aux agents de change. Oscillant dans une fourchette prédéterminée mais ajustable et correspondant aux capacités d’intervention de la BDL au jour le jour pour « gérer » le taux, ce taux assurerait déjà un début de stabilisation de la situation monétaire et éviterait ou réduirait toute dérive et pratique d’arbitrage illicite sous la couverture du marché noir.

Pour être efficace, une telle mesure aurait pour complément indispensable la mise en place d’un plan d’urgence et global d’ajustement financier – visant notamment à limiter l’inflation, éponger la dette et consolider et recapitaliser le système bancaire – qui permettrait ensuite la mise en place d’un vrai plan de redressement économique répondant à une vision à moyen-long terme. L’heure n’est donc plus aux réponses tactiques et ponctuelles – et souvent contre-productives – qui ont caractérisé la politique monétaire menée jusqu’à présent mais à la mise en œuvre d’une stratégie globale, graduée et coordonnée.

Par Nicolas Chikhani
Expert financier, diplômé d’Harvard et ancien directeur général de l’Arab Bank à Genève.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ILS VONT PUISER DANS LES DEPOTS ECONOMIES DES LIBANAIS POUR CONPENSER LES VOLS DES ABRUTIS CORROMPUS. QUE LA REVOLUTION EN PRENNE NOTE.

M.E

C'est la mise en circulation des billets qui accroît la masse monétaire, pas leur impression. Mais oui, la proportion des mesures cosmétiques dans la politique de la BdL pour faire gagner du temps au gouvernement est passée à près de 100%, et d'opérateur de facto de système de Ponzi qui a foutu le système bancaire par terre, elle s'est donc transformée en imprimerie de fausse monnaie, surtout du "dollar libanais", ce qui coûte d'autant moins cher que les caisses sont vides. De Ponzi officiel à faux monnayeur officiel, quelle dévouement pour maintenir à flot une certaine paix sociale ainsi hélas que l'incompétence, la gabegie, la corruption, sans oublier les impostures officielles comme le rôle de la soi-disant "résistance" pourtant prétendument victorieuse en 2000 et qui n'est pas pour rien dans ce désastre

Massabki Alice

Déjà si en septembre ou juillet la banque centrale avait devalué officiellement à 1600 ou 1650
ceci aurait dejà arrangé beaucoup de choses. Mais rien. On assène à coups de marteau. Lamentable.

gaby sioufi

moi, citoyen libanais pour qui cette theorie ou une autre lui est trop compliquee pour pendre position pour ou contre propose - dans tous les cas-, non requiert , conjure les autorites a serrer la vis des changeurs - mais vraiment la serrer-
quitte a enfreindre certaines lois des finances, de la liberte et autres,
cette mesure constituant un act necessaire devant UN DANGER MENACANT LA SECURITE NATIONALE - PAS MOINS QUE CA - !

NAUFAL SORAYA

Mais qu'est-ce qu'ils ont foutu de ce pays???????? Qu'est-ce ils nous ont laissé???

Gros Gnon

"... Parallèlement, elle s’est vue obligée de fermer les yeux sur un processus de contrôle informel des capitaux pratiqué par les banques libanaises, en complète contradiction avec la loi. ..."

Oui?
Mais encore?
Quels sont les recours possibles qui se présentent au déposant lambda?
Arrêtez d'interviewer des financiers et posez plutôt la question à des juristes.
Merci.

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