Témoignages

« En Syrie, on a l’impression que les gens regardent nos souffrances comme une série télévisée »

Au moins quinze civils – dont dix enfants – ont été tués dans les raids contre la ville de Kfar Taal, dans l’ouest de la province d’Alep.

Funérailles hier à Kfar Taal, dans la province d’Alep, d’un homme tué lors d’un raid de l’aviation russe. Photo Aaref Watad

Les bombardements se poursuivent contre des localités contrôlées par l’opposition dans le rif d’Alep. Au moins quinze civils, dont dix enfants, ont été tués hier dans le nord-ouest de la Syrie dans des frappes aériennes menées par Moscou, grand allié du régime de Bachar el-Assad, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Parmi les victimes, huit membres d’une même famille ont été tués dans les raids contre la ville de Kfar Taal, à l’ouest de la province d’Alep, cible d’une campagne intensive depuis près d’une semaine. Lundi, au moins sept civils, dont cinq enfants, ont également été tués dans des frappes russes dans la province d’Alep. Les raids se poursuivaient hier en journée contre les localités de Kafr Naha, al-Mansoura, Khan al-Assal et al-Rachidine. « Les avions vont et viennent dans le ciel et je vois de la fumée apparaître à quelques kilomètres de chez moi. On est véritablement pris au piège », dénonce Anwar, un anesthésiste, installé à Kabtan al-Jabal, à une vingtaine de kilomètres du centre-ville d’Alep, qu’il a dû fuir en 2016. « Ces deux derniers jours, ça s’était calmé, probablement à cause du mauvais temps. Mais aujourd’hui, il fait beau, donc le pilote s’est dit : “Tiens je vais bombarder deux fois plus” », raconte-t-il. Il y a quatre mois, il a envoyé sa femme et ses enfants à Alep chez des proches et se morfond depuis, seul, dans son appartement. L’hôpital dans lequel il exerce l’appelle de temps en temps, mais le travail est rare. La Russie a annoncé il y a plus d’une semaine une trêve, non respectée, pour la zone d’Idleb et nie depuis avoir mené des frappes. Le pouvoir syrien, qui contrôle désormais plus de 70 % du pays, s’est dit déterminé à reconquérir ces régions, où vivent environ trois millions de personnes. Alors que les bombardements se poursuivent dans le sud d’Idleb, le régime semble déterminé à sécuriser définitivement les environs d’Alep et éloigner les rebelles et les jihadistes de l’autoroute M5 qui relie Alep à Damas, jusqu’à la frontière avec la Jordanie. Selon

l’OSDH, ces bombardements pourraient constituer le prélude à « une opération militaire » terrestre. La province d’Idleb et certaines zones des régions voisines d’Alep, de Hama et de Lattaquié sont dominées par les jihadistes de Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), mais des groupes rebelles affiliés à l’Armée syrienne libre (ASL) y sont également présents. Selon la télévision syrienne, deux femmes et un enfant ont par ailleurs été tués par des tirs de roquettes des insurgés à Alep, ville sous contrôle des forces gouvernementales.


(Lire aussi : A Alep, une timide reconstruction à l’œuvre)

Villes surpeuplées

« Pour le moment, il n’y a pas d’offensive terrestre, mais les gens fuient en masse leurs habitations », raconte pour sa part Omar, un instituteur, déplacé à Atareb. Les bombardements quotidiens le contraignent à ne mettre un pied dehors qu’en cas de nécessité urgente. L’école dans laquelle il travaille, située dans le quartier de Kafr Naha, dans la proche banlieue d’Alep, a dû fermer ses portes après avoir reçu un obus dans la cour il y a deux jours, sans faire de victimes. Près de 350 000 personnes, principalement des femmes et des enfants, ont fui depuis début décembre la région d’Idleb, et des centaines de familles tentent en ce moment de fuir l’ouest d’Alep. Certains parviennent à rejoindre le Nord-Ouest syrien, se reloger à al-Bab, Afrine ou Azaz. « Les appartements se louent au minimum 150 dollars par mois. Ces villes sont devenues surpeuplées, car c’est la destination finale pour nous », confie Yasser, un humanitaire dans la province nord d’Idleb. Plusieurs membres de sa famille sont bloqués dans le rif d’Alep, suspendus à une éventuelle annonce de cessez-le-feu. La situation humanitaire continue de s’aggraver, la population subissant de plein fouet une crise économique. La monnaie nationale qui a subi une forte dépréciation ces dernières semaines, tombant à son plus bas historique sur le marché noir, 1 200 livres pour un dollar, soit près de trois fois le taux officiel affiché sur le site de la Banque centrale (434 livres syriennes pour un dollar). « Le sac de pain coûte 400 livres et beaucoup de gens n’ont même pas de quoi se le payer », déplore Anwar.

« Ces mois d’hiver qu’on aimait tant sont devenus un cauchemar pour nous autres, les déplacés. À cause de la dépréciation de la livre, mais aussi à cause de la bataille pour le Nord-Est syrien qui a coupé certaines routes reliant la Turquie au rif d’Alep, le prix des carburants a explosé. La plupart des gens achètent des vêtements usés, mais aussi du nylon, des tuyaux, pour les utiliser comme combustible. Chez nous, on allume le chauffage à gaz une heure ou deux maximum par jour », raconte Omar, père de deux enfants en bas âge. « Après Idleb, Alep, on a l’impression que les gens regardent nos souffrances comme une série télévisée », lâche Anwar, pour dénoncer le manque de réactions de la part de la communauté internationale face aux bombardements intensifs du régime Assad et de son parrain russe.


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Histoire triste et des souffrances par lesquelles tout le monde perd ...

Stes David

19 h 42, le 22 janvier 2020

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  • Histoire triste et des souffrances par lesquelles tout le monde perd ...

    Stes David

    19 h 42, le 22 janvier 2020