Littérature

Si Alep m’était contée : grandeur et destruction...

Avec « Lam yousalli 3aleihom ahad » (Personne n'a prié pour eux)* Khaled Khalifa fouille sa ville natale – où il n’a plus remis les pieds – dans son passé, ses recoins et ses profondeurs.

Khaled Khalifa écrit dans la solitude et fait revivre Alep.

Juriste dévoué au sacerdoce de l’écriture, Khaled Khalifa n’a pas quitté la Syrie depuis le début de la guerre. L’auteur de cinquante-cinq ans, originaire d’Alep, détenteur du Prix Naguib Mahfouz en 2013 pour La sakakin fi matabikh hadhihi al-madina (Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, traduit de l’arabe par Rania Samara et publié en 2016 chez Actes Sud), n’a pas choisi l’exil. Même si ses amis et ses proches sont comme peau de chagrin et ses livres interdits sur les rives du Barada. Il écrit pourtant dans la solitude dans les cafés de Damas et fait revivre dans ses romans Alep, qu’il ne regarde même pas dans les photos. Par crainte de découvrir la cité défigurée, elle qui fut au cœur d’une bataille enragée en 2016 ? Écrire serait-il un acte de résistance ?

Toujours est-il que paraît aujourd’hui en librairie son nouvel opus Lam yousalli 3aleihom ahad, où le passé et le profil historique d’Alep sont la trame du récit. Un hymne sans voile (et une invocation débordante de ferveur) à une ville aimée où les coexistences et les pluralités communautaires se sont côtoyées depuis longtemps et n’ont jamais eu de secret pour personne. Une fresque qui s’étend sur plus de cent ans et trois générations, sur fond de chute de l’Empire ottoman. En rappelant qu’Alep fut en ce temps-là sa troisième plus grande ville (et son vilayet le plus influent), après Constantinople et Le Caire.

Descente au ventre de la terre et au lointain de la mémoire des pierres pour retrouver l’âme, l’essence, le réseau nerveux et la tessiture robuste et solide d’une ville. Avec son talent de conteur, son humour noir, son verbe acéré, acide et tendre à la fois, car le lyrisme est toujours au bout de sa phrase et de sa narration, même pour parler de la tragédie syrienne, Khaled Khalifa donne la voix à trois générations pour faire ressusciter Alep qui se relève de ses ruines fumantes.

Une image plurielle qui fait découvrir les souterrains et les soubassements d’une cité qui a rayonné depuis le XIXe siècle sur la région et dont le quotidien depuis plus d’un siècle ne fut guère de tout repos. Comme si l’histoire reprenait tristement et inlassablement son recommencement…

À travers une série d’histoires (il ne faut jamais oublier le brillant scénariste et le regard avisé de Khaled Khalifa qui a travaillé pour la télévision et le cinéma), l’amour, l’amitié, les complicités et la mort font une curieuse farandole entre émotions, faits divers et anecdotes pour tisser les liens qui relient les êtres à l’ancestrale cité, une des plus anciennes villes habitées au monde (depuis l’époque paléo-babylonienne, 2001-1595 av J-C, connue déjà sous le nom de Halab), plaque tournante du marché du savon et haut lieu d’une gastronomie fine entre feuilletés et « mahachis » (courgettes et aubergines farcies).

Pour ce roman touffu et prenant, des histoires de vie (le triumvirat d’amitiés entre Zakaria, Hanna et Azar), entre espoirs et déconvenues, exode et lutte, maladies et combat, solitude et rencontres humaines, sur fond de cataclysmes tels pogrom, inondation, famine, peste, choléra, séisme. Mais l’auteur de L’éloge de la haine (Actes Sud, 2006) aborde dans ces pages les sujets, plus graves et préoccupants, de l’identité et de l’appartenance. Car il ne s’agit pas simplement dans ce roman du chemin d’un enfant chrétien rescapé du carnage de Mardine, qu’une famille musulmane à Alep accueille et élève. Cela va bien au-delà d’une narration linéaire.

Se sauver, mais où ?

Car les diverses couches et strates de la fabulation ou de l’affabulation révèlent une véritable épopée humaine dans la mêlée du quotidien où perdition et angoisse, effacement du passé et trouble du futur ont des parts capitales. Et il s’agit bien sûr dans cette fange au quotidien, cette marée chaotique, de l’illusion de se sauver.

De petites destinées dévorées, cassées ou balayées par les courants qui s’imposent (à chaque période ses lubies, ses dictatures, ses poussées éruptives de foi, toutes confessions confondues !) et charrient, comme un fleuve en colère, tout sur leur passage. De ce microcosme de vie on passe en vitesse de croisière aux grands chambardements, bouleversements et évolutions d’Alep qui assiste, impuissante ou vouée à une violence vaine, à des changements radicaux aussi bien en politique qu’en société ou religion.

Khaled Khalifa traque jusqu’au bout la notion de changement en attendant la stabilité d’une renaissance. La mort est une corvée (Actes Sud, 2018) est le titre un peu ironique de l’un de ses ouvrages. Il ne croyait pas si bien dire.

Lui, avec un sourire bienveillant et une patience de Job, il attend l’étincelle de vie, tandis que danse devant ses yeux le souvenir des lieux fréquentés et de l’impérissable enfance, tels les mosquées al-Atrouche, Omeyyade, Khousrouwiya, les rayons des livres de la bibliothèque Waqifiyya ou le jardin public d’une ville à la cuisine ultraraffinée, parfumée au cumin et au sumac…

Même les guerres les plus longues finissent par se terminer et l’herbe renaît, car c’est par la force de l’amour et de la paix qu’existe la pérennité de la vie. Et ce n’est certainement pas la politique qui intéresse Khaled Khalifa, mais la sève qui nourrit l’élan du cœur et le désir des lendemains paisibles et sereins.

C’est quoi finalement le choix d’une vie ? Et en a-t-on vraiment le choix ? C’est ce que dit admirablement ce roman écrit presque fiévreusement avec cœur, ardeur, fougue, compassion, ouverture d’esprit et émotion.

* « Lam yousalli 3aleihom ahad » de Khaled Khalifa (Antoine-Hachette – 348 pages) disponible en librairie.



Juriste dévoué au sacerdoce de l’écriture, Khaled Khalifa n’a pas quitté la Syrie depuis le début de la guerre. L’auteur de cinquante-cinq ans, originaire d’Alep, détenteur du Prix Naguib Mahfouz en 2013 pour La sakakin fi matabikh hadhihi al-madina (Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, traduit de l’arabe par Rania Samara et publié en 2016 chez Actes Sud), n’a...

commentaires (1)

Le titre n'est il pas plutôt :"Personne n'a prié pour eux"? Il y a une dammé sur le ya et une chaddé sur le lam.

Georges Boustany

08 h 25, le 15 juillet 2019

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Commentaires (1)

  • Le titre n'est il pas plutôt :"Personne n'a prié pour eux"? Il y a une dammé sur le ya et une chaddé sur le lam.

    Georges Boustany

    08 h 25, le 15 juillet 2019