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Culture

Wael Koudaih, « mon morceau “Thaoura” était un cri avant l’heure... »

Entretien

Sans le savoir, ce compositeur musicien, Rayess Bek pionnier du hip hop libanais, a réalisé le titre « Thaoura » en 2011 qui, neuf ans plus tard, est devenu l’un des hymnes de la révolution...

17/01/2020

Comment est né ce titre, « Thaoura », qui passe sur les haut-parleurs, en boucle, lors des manifestations depuis le 17 octobre 2019 ?

Je me souviens qu’un dimanche de février 2011, en plein printemps arabe avec ses révolutions qui fleurissaient partout dans la région, un mouvement similaire, somme toute au stade embryonnaire, avait pris forme au Liban. Nous étions une centaine de personnes et avions marché de Chiyah à Adliyé en réclamant la chute du système confessionnel, un peu comme on l’a souvent entendu au cours de la révolution du moment. Le rendez-vous s’était répété le dimanche suivant, avec une augmentation du taux de participation, malgré le peu de moyens que nous avions, un pick-up, quelques enceintes. Ce jour-là, une fois arrivés à Adliyé, une jeune fille s’était emparée d’un mégaphone pour lire une sorte de manifeste improvisé (dont le texte constitue les paroles du titre Thaoura, NDLR). Ce moment était tellement saisissant que je m’étais empressé d’enregistrer cela à l’aide de mon téléphone portable. De retour chez moi, j’ai créé la chanson Thaoura en quelques heures seulement.

Aviez-vous donc des attentes ?

En fait, la création de Thaoura s’est faite instinctivement, sans réfléchir. Je me suis rendu compte qu’au cours de ces marches, nous avions l’habitude d’écouter des chansons de la guerre civile. Avec du recul, je crois qu’on avait en fait besoin d’un nouveau son, quelque chose qui rompt avec les hymnes de la guerre et exprime l’urgence de descendre dans la rue, quelque chose qui appelle ces gens debout sur leurs balcons, comme un signal d’alarme. Thaoura, c’était un cri avant l’heure, une manière d’ameuter les gens à travers la musique, d’où la présence prononcée des synthés, un peu dérangeants. Depuis, comme j’ai choisi de donner la possibilité aux gens de le télécharger gratuitement, ce titre a fait son petit bout de chemin, il a mûri et voyagé au gré des révolutions alentour…

Jusqu’à aujourd’hui, où il est devenu l’un des hymnes de notre révolution…

Naturellement, cela me fait immensément plaisir, l’idée que cette chanson ait rempli son rôle et ait trouvé un écho dans ce mouvement. Cela prouve qu’en neuf ans, rien n’a réellement changé. Et en même temps, c’est la suite logique des choses, car je suis persuadé que la révolution d’aujourd’hui a pris racine, entre autres, dans les mouvements de 2011, date à laquelle Thaoura avait été conçu. Aujourd’hui, ce titre représente ma petite pierre à l’édifice qu’est la révolution dont la jeunesse a repris le flambeau. En l’écoutant, je prends la mesure du temps qui s’est écoulé et me dis que c’est quand même dommage qu’on ait dû attendre d’avoir faim et d’avoir perdu notre argent dans les banques pour descendre dans la rue.

D’ailleurs, comment vivez-vous ce moment, vous qui étiez descendu dans la rue depuis 2011 ?

D’un côté, je trouve cela fantastique. Un mur a été franchi, cela est indéniable, et les gens semblent se détacher des partis politiques cornaqués par des seigneurs de guerre qui mènent le bal depuis 40 ans. Ils se rendent compte, finalement, qu’ils se sont fait longtemps entuber.

D’un autre côté, il m’est difficile de voir où ce soulèvement va nous emmener. Car si le peuple exprime clairement son manque de confiance envers la classe politique et les banques, et à raison évidemment, s’il rejette à bloc toute forme d’autorité, soit-elle politique ou économique, la confiance intercitoyenne semble s’être perdue aussi. Pour le moment du moins. La preuve, on refuse désormais toute sorte de représentation…

Cette période vous a-t-elle inspiré des projets ?

Je consacre la plupart de mon temps à l’association Mejwiz que j’ai montée et qui s’occupe d’assurer des formations dans le secteur de la musique indépendante. Nous organisons des ateliers et des résidences de création.

Cela peut sembler idéaliste et éloigné de notre réalité, mais je suis profondément convaincu que la seule chose qui peut encore nous sauver est l’éducation. L’industrie musicale a un immense potentiel dans le pays et la région, nous avons les talents, mais malheureusement, pas les outils nécessaires pour permettre à ces talents de se cultiver. C’est le cas pour toutes les industries, d’ailleurs. Parallèlement, j’ai réalisé avec ma partenaire Joanne Baz une série de podcasts intitulés 10 Minutes Beirut, sorte de paysage sonore constitué d’interviews et d’enregistrements de l’ambiance sur les places.

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