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Nos lecteurs ont la parole - Par Élias Dahrouge

L’irrésistible ascension de l’identité libanaise commune

Un manifestant, dans le centre-ville de Beyrouth, le 22 décembre. Patrick Baz/AFP

Il est aujourd’hui désormais indéniable que le Liban vit une étape-clé de son histoire moderne en faisant face à sa destinée comme il ne l’a jamais fait auparavant. Quel que soit le résultat de la révolution en cours et même si, le cas échéant, elle ne pourra pas apporter à court terme un changement systémique et durable, elle constitue néanmoins et sans équivoque une étape cruciale de la construction identitaire nationale de ce pays. Et cela est l’un des aspects les plus sous-estimés par les observateurs et les plus craints par la classe politique régnante, émanant de ce mouvement de contestation transnational.

Incontestablement, c’est la première fois que sur l’ensemble du territoire exigu du Liban, et indépendamment des différentes affiliations confessionnelles, les Libanais sont descendus dans la rue pour réclamer les mêmes demandes et scander les mêmes slogans. Bien que basés sur des anxiétés économiques et sociales transcommunautaires, les cris de la rue dégagent un timide sentiment partagé d’appartenance commune embryonnaire, mais transcendant toute division verticale traditionnelle. Cela est en soi une première preuve irréfutable de la particularité de la nature des évènements en cours.

En effet, le Liban a été confronté à plusieurs révoltes populaires similaires au cours de sa brève histoire moderne. Mais aucune d’entre elles ne fut si spontanée, si unanime et si intègre que la révolution d’octobre 2019. Une brève comparaison avec quelques-unes de ces révoltes antérieures nous éclaire sur l’unicité de celle en cours à présent.

En 1943, la narrative officielle nous a décrit l’indépendance libanaise comme le fruit des protestations unanimes et transcommunautaires qui secouèrent le pays pendant des jours, poussant les autorités mandataires françaises à céder face à la pression de la rue. Cette version des faits minimise le rôle désormais attesté de l’ingérence étrangère, à savoir les Britanniques qui voulaient contrer l’influence française dans la région. Ils ont ainsi trouvé et recruté leurs partenaires idéaux parmi les figures de l’indépendance. Tel fut le cas de Béchara el-Khoury. De plus, cette indépendance ne put être achevée que par la mise en œuvre tacite du « pacte national », cet engagement d’honneur, informel et confessionnel, conclu entre les élites bourgeoises maronites et musulmanes de l’époque. En résumé, bien que quasi unanimes, populaires et transconfessionnels, les mouvements protestataires de 1943 furent dictés par, d’une part, l’agenda de puissances étrangères et, d’autre part, les intérêts de l’élite politique de l’époque.

En 1958, les révoltes populaires s’inscrivirent, quant à elles, dans un contexte de guerre froide, dans le jeu des puissances régionales et internationales. Les mouvements de la rue furent instrumentalisés et orchestrés par les partis politiques proarabes, opposés à la politique prooccidentale du président Camille Chamoun. Cela conduit à une petite proto-guerre civile basée sur un clivage politico-religieux et vertical de la société, préparant ainsi le terrain a la guerre civile de 1975.

Durant la guerre civile (1975-1990), la lutte des classes sociales a alimenté certaines velléités réformatrices et a constitué une partie intégrante des dialectiques adoptées par certains acteurs et partis politiques. Mais ces discours ne faisaient pas l’unanimité et cachaient derrière leurs voiles sociales des agendas purement politiques qui furent rapidement communautarisés par les différentes milices. La violence des armes, les ingérences étrangères et les instincts religieux grégaires écrasèrent dans l’œuf les voix appelant à la paix et la réconciliation.

Au début des années 1990, les manifestations qui poussèrent à la démission du premier gouvernement de Omar Karamé n’avaient rien d’authentique ou de véritablement populaire. Le rôle de l’orchestration politique de Rafic Hariri, exécutant localement les résolutions prises par le tandem des tuteurs régionaux saoudien et syrien sous patronage américain, est désormais incontestable et prouvé.

En 2005, malgré le fait qu’il jouissait de certains aspects d’un mouvement populaire spontané, le 14 mars fut en grande partie organisé par les forces politiques libanaises antisyriennes qui, à leur tour, étaient soutenues par les puissances occidentales. Il excluait aussi au moins la moitié de la population libanaise et surtout la communauté chiite dans sa vaste majorité, créant ainsi un schisme politique vertical entre les coalitions du 14 et du 8 Mars.

Plus récemment, en 2015, les manifestations de la mouvance « Vous puez » portant sur la crise des déchets, bien que spontanées et localement initiées, ne réussirent pas à briser les murs psychologiques de la peur. De plus, l’orientation ciblée de leurs revendications – concentrée autour de la mauvaise gestion des déchets – ainsi que la centralité géographique de leurs actions contestataires – à savoir Beyrouth et son centre-ville – ne lui ont pas permis de bénéficier d’un levier transnational et transcommunautaire. Cela les a très vite rendues caduques et les a empêchées de se présenter en tant qu’alternative réelle et durable à l’establishment politique en place, qui ne se sentit guère menacé par ces mouvements.

Mais la révolution d’octobre 2019, et contrairement à tout autre mouvement cité ci-dessus, est une nouveauté. C’est un évènement unique en son genre qui, à la veille du centenaire de sa création, bouleverse un Liban aux institutions périmées et pourries. Pour la première fois dans l’histoire du Liban, le mouvement auquel on assiste est spontané, localement conçu, consensuel, unanime, interrégional, intègre et surtout transcommunautaire. Du Akkar à Nabatiyé, du Mont-Liban à la Békaa, de Tripoli à Tyr, du Chouf au Sud, de Baalbeck à Beyrouth, des citoyennes et citoyens de tous les âges, toutes confessions, d’affinités politiques divergentes et de toutes les classes sociales se sont unis pour les mêmes revendications. Les voix unanimes dénonçant la corruption systémique et systématique qui a mené le pays au bord de l’effondrement économique constituent un dynamisme unique et sans précédent. Elles s’attaquent au plus grand tabou de la république levantine, à savoir son système consensuel sectaire paralysant, qui a fait preuve de son incapacité à construire un État moderne et fonctionnel. Et cela est exceptionnel et sans précédent.

Induits par une conjoncture économique suffocante qui constitue l’étincelle déclenchant toute révolution à travers le monde, les évènements auxquels on assiste sont l’une des plus grandes opportunités jamais données au Liban. Au-delà du tremplin économique précité, cette révolution donne une chance ultime à un vrai changement de fond, émanant du peuple libanais lui-même. Et c’est de par sa nature que cela est possible. Cette nature non communautaire, délocalisée sur l’ensemble du territoire, unanime dans ses revendications, localement initiée par des citoyens du peuple non affiliés et refusant la participation de tout parti politique, lui donne une force inouïe et sans précédent. La crise économique affectant femmes et hommes de toutes régions et communautés religieuses confondues constitue le ciment unificateur et indéfectible qui reconstruit un sentiment d’appartenance commun à tous. Ce sentiment se voit bâti autour de la prise de conscience d’une destinée collective transcendante à toute sous-culture régionale ou religieuse. En brisant le tabou du confessionnalisme institutionnalisé – accusé comme étant la source de la systématisation de la corruption –, elle met à l’ordre du jour la mise en œuvre de la méritocratie et de la transparence, fondements incontournables de la construction de l’État providence. Bien qu’encore chaotique et embryonnaire, octobre 2019 constitue incontestablement la première étape de la construction nationale ainsi que d’une identité libanaise commune, basée sur une vraie citoyenneté laïque unificatrice. Elle se présente en cela comme le moment où la guerre civile a véritablement pris fin, en détruisant les nombreuses barricades psychologiques entre personnes de différentes régions et communautés religieuses.

Octobre 2019 est un séisme social et politique sans précédent. Il remet en cause le système et ses multiples défauts. Il défie en cela l’ensemble des élites politiques et religieuses traditionnelles. C’est donc l’intérêt de toutes les autorités religieuses et de tous les partis politiques qui est en jeu. Ils vont donc résister contre le changement par tous les moyens puisqu’ils ont tout à y perdre. Ils useront de toutes leurs tactiques afin de garantir leur seule survie. Que ce soit en infiltrant le mouvement, en l’utilisant à leurs propres fins politiques, en intimidant, en répandant de fausses rumeurs, en soulignant la dangerosité d’un vide institutionnel ou simplement en l’ignorant, la lutte sera longue et sans merci. Mais ces difficultés ne vont que renforcer la montée de cette identité commune libanaise transcendante. La résistance de cette élite obsolète ne va que prouver encore et toujours que cette révolution est vraie, intègre, libanaise et populaire. Elle ne fait donc qu’ouvrir la voie à ce soulèvement pour qu’il figure tôt ou tard dans l’historiographie nationale d’un pays du Cèdre en plein bouleversement.

Élias DAHROUGE

Citoyen libanais

Doctorant en relations

internationales et enseignant

à l’Université Corvinus

de Budapest.

Budapest, Hongrie

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Il est aujourd’hui désormais indéniable que le Liban vit une étape-clé de son histoire moderne en faisant face à sa destinée comme il ne l’a jamais fait auparavant. Quel que soit le résultat de la révolution en cours et même si, le cas échéant, elle ne pourra pas apporter à court terme un changement systémique et durable, elle constitue néanmoins et sans équivoque une étape cruciale de la construction identitaire nationale de ce pays. Et cela est l’un des aspects les plus sous-estimés par les observateurs et les plus craints par la classe politique régnante, émanant de ce mouvement de contestation transnational. Incontestablement, c’est la première fois que sur l’ensemble du territoire exigu du Liban, et indépendamment des différentes affiliations confessionnelles, les Libanais sont descendus dans la rue...
commentaires (1)

Belle rétrospective des mouvements de protestations. En espérant que nous soyons à la veille d’une maturité sociale et politique susceptible de nous éviter de retomber dans les pièges traditionnels liés aux réactions émotionnelles exploitables par ceux qui ne nous veulent que du mal.

Roll

08 h 59, le 04 février 2020

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Commentaires (1)

  • Belle rétrospective des mouvements de protestations. En espérant que nous soyons à la veille d’une maturité sociale et politique susceptible de nous éviter de retomber dans les pièges traditionnels liés aux réactions émotionnelles exploitables par ceux qui ne nous veulent que du mal.

    Roll

    08 h 59, le 04 février 2020

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