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Nos lecteurs ont la parole - Christelle Kairouz

Tous pour la patrie... et le drapeau

Je ne suis pas née au Liban, mais j’ai grandi dans le Beyrouth de Paris. Cela fait des années que je n’ai pas passé des vacances en me réveillant avec une knéfé et en m’endormant après un Skybar. Pourtant, à des milliers de kilomètres de mes Cèdres, je suis tous les jours un peu plus fière d’être une Kairouz, de porter en moi Bécharré, Mradieh et Achrafieh.

Je vous écris depuis ma voiture, à l’arrêt, quelque part entre Lexington et York Avenue en écoutant sous une pluie battante « Army of One » de Coldplay. J’ai l’impression qu’ils l’ont écrite pour nous, nous, les Libanais d’ici et d’ailleurs, les exilés, les naufragés attachés à leur identité. Mon ciel est aussi gris que le vôtre, ma pluie est aussi triste que la vôtre et, surtout, mon cœur est encore plus déchiré que le vôtre. Car nous sommes si loin des révoltes, des tirs, des cris et des percussions. Pourtant, aujourd’hui, nous les entendons aussi fort que vous. Nous voulons sortir les casseroles et réveiller le monde avec vous, descendre dans la rue et crier, avec vous et pour lui, notre Liban. Depuis New York, nous essayons aussi de relever la tête, de redresser le dos, de parler plus fort, avec vous, pour vous, pour nous et, surtout, pour nos enfants. C’est vrai, pour nous, pour eux, nous sommes allés dans le Là-bas de Goldman, car... au Liban, « nos rêves sont étroits ». Pour ne pas nous perdre, et ne pas les perdre, nous sommes partis, loin de lui, notre pays. Pourtant, malgré les cours des meilleures facs « de l’étranger », les postes tant rêvés et convoités, nous nous sommes tous un peu perdus... car nous nous sommes beaucoup déplacés, beaucoup isolés, beaucoup trop... expatriés de lui, notre pays. Mais aujourd’hui, nous nous retrouvons pour lui, le même, l’éternel, l’indéracinable : notre Cèdre. L’été dernier, je ne suis pas allée le voir. Après deux mois de vacances loin de ma Méditerranée, de mon jasmin et de mes oliviers, je suis revenue « là-bas », une jolie pomme de Bécharré, que j’appelle désormais « chez moi ». Nous sommes alors en septembre, je suis avec mes deux enfants sur Grand Army Plaza et... il est là. Lui, le seul auquel nous ayons encore envie de nous raccrocher, mon Cèdre. Un Cèdre ? À l’entrée de Central Park ? Oui... Un vieux monsieur, qui a déjà mis son habit de Noël, vend des drapeaux. Et il a décidé de mettre le nôtre le plus haut possible, pour que tout le monde le voit, pour que tout le monde l’écoute, pour que tout le monde ne l’oublie pas. Il est devant la statue du général Sherman, auquel on prête cette vérité intemporelle que nous connaissons mieux que quiconque : « La guerre, c’est l’enfer. » Je veux acheter mon drapeau pour mes enfants, mais je n’ai pas d’espèces. Alors je dis au vieux monsieur que je reviendrai. Je pars et une heure plus tard je reviens avec mon billet. Il me regarde stupéfait en me disant : « On me dit toujours “j’ai pas d’argent, je reviendrai”, mais tous ces gens... ils ne reviennent jamais. Et vous, vous êtes revenue. » Je lui ai répondu : « Les Libanais reviennent toujours... pour leur drapeau. » Plus tard, je brandis mon drapeau. Mon fils est dans mes bras, fier de revendiquer avec moi notre identité et nos origines. Ma fille décide alors de prendre une photo pour la montrer à jedo Georges et à téta Témis.

Aujourd’hui, le 19 novembre 2019, j’ai envie de vous la montrer à tous. Pour vous dire que même très loin, les exilés seront tous toujours très prêts. Nous serons toujours fiers de nos racines et de nos origines. Nous serons toujours libanais.

Voilà, le taxi pakistanais me demande de bouger... juste quand ma chanson se termine... oui « My Army of One is gonna fight for you. My heart is my gun. It’s my only weapon. » Oui Monsieur le taxi, je vais bouger... pour déplacer des montagnes, depuis un autre continent, pour Bécharré, Mradieh, Achrafieh, pour tous mes villageois et mes compatriotes. Ici ou ailleurs, mon Liban, notre pays, n’a pas fini de rallier des soldats... de la paix.

Avocate spécialisée en droit international humanitaire et droits de l’homme

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de « L’Orient-Le Jour ».

Je ne suis pas née au Liban, mais j’ai grandi dans le Beyrouth de Paris. Cela fait des années que je n’ai pas passé des vacances en me réveillant avec une knéfé et en m’endormant après un Skybar. Pourtant, à des milliers de kilomètres de mes Cèdres, je suis tous les jours un peu plus fière d’être une Kairouz, de porter en moi Bécharré, Mradieh et Achrafieh.Je vous écris depuis ma voiture, à l’arrêt, quelque part entre Lexington et York Avenue en écoutant sous une pluie battante « Army of One » de Coldplay. J’ai l’impression qu’ils l’ont écrite pour nous, nous, les Libanais d’ici et d’ailleurs, les exilés, les naufragés attachés à leur identité. Mon ciel est aussi gris que le vôtre, ma pluie est aussi triste que la vôtre et, surtout, mon cœur est encore plus déchiré que le...
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