Nos Lecteurs ont la Parole

Tant que le sang n’aura pas coulé...

par Youssef MOUAWAD
OLJ
19/11/2019

Attention, le pouvoir aura tôt ou tard recours à la force ; il a l’apanage des mesures de rétorsion. Comme en ce moment à Bagdad et à Hong Kong, comme en 1989 à Pékin à la place Tienanmen, quand la Chine imposa la loi martiale et lâcha ses chars d’assaut sur les étudiants ! Tel que cela se présente, l’État libanais doit coûte que coûte reprendre le contrôle de la sphère publique. Pour se prévaloir de sa légitimité bancale, il ne peut plus longtemps concéder l’agora aux insurgés, ni les estrades à la « parole libérée ». Certaines officines peuvent avoir recours à leurs supplétifs pour déloger les contestataires des carrés qu’ils occupent puisqu’il y a la crainte que les forces régulières fraternisent avec les manifestants. Car toute révolte appelle répression : il n’y a pas de sans-culottes sans réactionnaires comme il n’y a pas de flux sans reflux.

Quid de l’alternance pacifique à la tête du gouvernement ? Notre système politique est-il en mesure de l’assurer en lâchant du lest pour satisfaire aux revendications des protestataires? Pour tout vous dire, la machine est grippée. Il faut donc un coup d’éclat, sinon un coup de force, vu les acteurs vénaux aux commandes ! Croyez-vous qu’ils vont céder l’autorité à des factieux sans livrer bataille, sans tirer jusqu’à leur dernière cartouche, sans épuiser leurs munitions, alors que pour une fois la classe politique a assuré son unité, cimentée qu’elle l’est par la corruption généralisée ?

À l’âge du numérique, le déclencheur du mouvement a été l’institution d’une taxe sur les appels

WhatsApp. Mais si cette imposition a mis le feu aux poudres, c’est que les foules voulaient d’ores et déjà demander des comptes aux dirigeants véreux, aux profiteurs et autres agioteurs. Les manifestants réclament des têtes, toutes les têtes. Quel carnage ce serait si on les leur accordait ! Mais quelle purge évacuatrice !

Jusque-là, ce fut une désobéissance civile à son niveau le plus bas, c’est-à-dire sans violence. Or, dans toute insoumission, il y a des degrés, des crans. L’éventail du « non » est large puisqu’il va de la grève générale à l’occupation des bâtiments publics. Les forces de l’ordre ont dernièrement dégagé les routes sans trop d’opposition, c’est vous dire la flexibilité de cette intifada. Ce pacifisme n’arrange pas les autorités qui rêvent d’un prétexte pour charger les manifestants.

En Bolivie, trois semaines de contestation ont amené le président Eva Morales à démissionner, alors qu’en Irak, on déplore, selon un bilan officiel, plus de 300 victimes. Ces messieurs de Bagdad viennent de donner une leçon aux dirigeants du monde : ce ne sont pas des pleutres, on ne peut aisément les dégommer. Nos élites libanaises au pouvoir, dans un déni de réalité, ne sont pas loin de croire que le vox populi n’est qu’un chahut bruyant orchestré par des DJ. Et qu’il ne saurait les intimider. Les consultations peuvent prendre leur temps. Libanais, citoyens, où voyez-vous l’urgence ?

Or, des victimes peuvent tomber par un concours de circonstances insoupçonnable. De violentes manifestations peuvent s’ensuivre, et l’on passera « de plein droit » de la désobéissance civile pacifique à la confrontation directe avec les forces de l’ordre.

L’État ne demande qu’à rétablir son autorité et à sévir pour renforcer la poigne de la camarilla qui nous gouverne. Un mouvement d’insoumission soft ne l’arrange guère, il ne lui donne pas prise sur les événements. C’est qu’il a affaire à des générations de jeunes formés, par Antoine Messarra, Zeina Hélou et d’autres, à la culture du dialogue et à la résolution paisible des conflits. Karl Popper, maître à penser de la société civile, nous avait affirmé que le « recours à la violence par les protestataires n’est justifié que dans le cas d’une tyrannie qui rend les réformes impossibles sans recours à la violence »*.

Les révoltés d’Irak n’ont pas eu la chance d’être formés aux bienfaits de la médiation ni à la déontologie de la conciliation comme ceux du Liban.

Il n’en reste pas moins qu’en l’espèce, il n’y a qu’un cri de ralliement : Bagdad-Beyrouth même combat contre la corruption et les inégalités vertigineuses !

Youssef MOUAWAD

* « The Open Society and Its Enemies », Routledge, Londres, 1966, vol. II, p. 151

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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