Le titre d’Excellence lui allait bien, non qu’il fût lié aux nombreux postes ministériels qu’il occupait, mais parce qu’il avait fait de sa vie et de celle des autres une merveille. Son empreinte partout présente témoigne de son dévouement sans limites au service du bien, à tel point que son nom est devenu à lui seul un symbole. Rarement est-il donné à une personne d’entrer de son vivant dans la postérité et de faire de son nom une légende. Michel Eddé l’a réalisé et son mérite est d’avoir, par sa foi en Dieu, emprunté le chemin qui mène à la vie, tandis que tant d’autres ont opté pour des sentiers ténébreux, y précipitant avec eux le pays. Michel Eddé a sans doute fait sienne la parole du Christ dans l’Évangile de saint Matthieu : « Étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie et il en est peu qui le trouvent. » Lors de nos apartés, il égrenait les étapes de sa vie. Il me racontait ses débuts de jeune avocat dans l’étude du grand Camille Eddé avant qu’il ne lance sa propre étude, composée de deux pièces, au centre-ville de Beyrouth, et pour laquelle il s’était endetté auprès de son père. Cet argent était béni puisqu’il lui ouvrit les portes du succès en lui attirant la meilleure clientèle dont son cher ami de toujours Pierre Pharaon.
Il n’avait cessé de répéter qu’un avocat travaillant avec ses amis et non avec ses ennemis ne devait pas craindre de faire « honorer son travail ». Pour lui, toute activité s’arrêtait le 29 mai, souvenir néfaste de la chute de Constantinople. Il me racontait, non sans une pointe de fierté, comment il demanda à un président de tribunal de repousser une date d’audience coïncidant un 29 mai. Cette date fit intrusion une seconde fois dans sa vie à l’occasion d’une opération chirurgicale qu’il devait subir aux États-Unis : malgré l’insistance des médecins, il refusa qu’on y procède un 29 mai. Le décalage horaire entre Constantinople, lieu de la tragédie, et les États-Unis servit de subterfuge, et l’opération fut entreprise à temps.
Il me parlait de la res publica pour laquelle il a toujours refusé la politique « politicienne » au point de décliner les nombreuses propositions de candidature aux élections législatives. Il me racontait comment, ministre de l’Information dans le gouvernement de Rachid Karamé, il reçut la visite d’officiers du second bureau qui quémandaient la docilité des médias. Ils transmirent son refus au général Fouad Chéhab qui, bien que ne connaissant pas Michel Eddé, tint à le convier à sa résidence d’été de Ajaltoun pour lui faire part de son admiration. Disciple de Michel Chiha, il en fut l’apôtre en politique, tant il contribua à reprendre son enseignement et à appliquer son discours.
Les heures avec Michel Eddé s’écoulaient comme un instant. Un torrent de sérénité se dégageait de lui pour emporter toutes les angoisses. Je ne sais s’il émanait du sentiment du devoir accompli ou d’un effet magique du trop célèbre bouddha installé derrière lui. Mais ce que je sais, c’est que ces derniers temps, ses yeux brillaient d’émotion, une émotion venue d’ailleurs.
Michel Eddé manquera au Liban. Il est désormais un cèdre dans le ciel de l’éternité. Et ce qui me manquera le plus, ce sont ses traditionnels appels le 29 mai et le jour de la Résurrection : le premier pour me présenter ses condoléances et le second pour clamer, aux premières heures du matin, « al-Masih qam ».


À Verdun, un « sommet spirituel » pour préserver l’unité nationale... et donner un coup de pouce au pouvoir