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Reportage

Les Kurdes pleurent la fin du Rojava

L’accord conclu dimanche entre le régime Assad et les autorités kurdes, à la demande de ces derniers, afin de se protéger d’une menace turque perçue comme existentielle, pourrait signer le crépuscule du « Rojava ». Ceux qui ont fui craignent d’avoir perdu leur « patrie » pour toujours.

Les populations du Nord-Est syrien fuient l’offensive turque dans cette région. Delil Souleiman/AFP

Il est 21h, mais il fait déjà nuit comme si le monde avait été englouti. Sur la route M4 qui relie Tal Tamr à Qamichli, le check-point tenu par les forces kurdes syriennes est illuminé comme un sapin de Noël. Des dizaines de loupiotes rouges posées sur l’asphalte indiquent la position du check-point comme un phare au milieu des champs arides. Mais celui-ci est désormais vacant. Un pick-up fonce à toute allure : les combattants des Unités de protection du peuple (YPG) quittent leurs positions. « On se retire, le régime arrive, » murmure l’un d’eux à travers la vitre avant de repartir. Il est 21h en Syrie, et les « frontières » disparaissent dans la nuit aussi vite que les voitures.

Les autorités kurdes, acculées suite à « l’abandon » de Washington, ont finalement annoncé dimanche 13 octobre avoir passé un accord avec le régime de Bachar el-Assad, sous l’égide de la Russie, pour permettre le déploiement de l’armée syrienne dans le nord du pays. Le but : stopper l’avancée des troupes turques et de leurs supplétifs. En échange de la protection de Damas, plusieurs villes sous contrôle kurde brandiront à nouveau l’étendard de la République arabe syrienne. Les détails exacts de cet accord ne sont toutefois pas encore connus.

Le monde a changé depuis le début, il y a à peine une semaine, de l’opération d’Ankara, lancée à la faveur d’un retrait américain. Le président turc Tayyip Recep Erdogan avait promis une « bande de sécurité » à la frontière pour repousser les forces kurdes, considérées par la Turquie comme une organisation terroriste. Les deux armées turque et syrienne vont-elles s’affronter ? Si la course à la conquête de l’Est a débuté, un accord pour la répartition des zones, sous l’égide des Russes, pourrait prévaloir.

L’assaut a provoqué l’exode d’au moins 130 000 civils, selon les Nations unies. Plusieurs dizaines de voitures faisaient la file dès six heures du matin lundi 14 octobre, au poste-frontière irako-syrien de Semalka, espérant trouver refuge au Kurdistan irakien. Mohammad Ali, 58 ans, accompagne sa femme et ses deux filles, qu’il veut mettre en sécurité de l’autre côté de la rivière. « C’est une crise sans précédent. Nous n’avions pas d’autre choix que de passer un accord avec le régime », estime ce Kurde de Tal Tamr. Sur la plaine morne, l’aurore ressemble à s’y méprendre à un crépuscule. « C’est une bonne solution. Je pense que le régime prendra juste les postes-frontières et pas le contrôle de tout le Rojava », se dit-il, ne sachant pas encore que sa ville natale tombera quelques heures plus tard dans le giron de Damas.


(Lire aussi : Les trois grands enjeux de la course à l’Est syrien)



« Nous n’avons que des ennemis »

Au gré des batailles et des allégeances politiques mouvantes, les Kurdes étaient parvenus au fil du conflit à bâtir leur propre région de facto autonome, sans toutefois jamais couper complètement le contact avec Damas, malgré des relations pour le moins houleuses, que ce soit sous Bachar el-Assad ou sous son père Hafez. Aujourd’hui, l’administration kurde est visiblement en train de s’effondrer, signant peut-être la fin du « Rojava » en tant que projet politique. « Ce dont nous sommes certains, c’est que le régime n’a jamais cessé d’exiger une capitulation totale sans rien accorder aux Kurdes. Et les Kurdes sont extrêmement faibles en ce moment, ils n’ont aucun moyen de pression », analyse Elizabeth Tsurkov, chercheuse au Foreign Policy Research Institute.

Samedi déjà, des dizaines de familles se pressaient contre les portes closes de Semalka. Peau flétrie et yeux éraillés par la guerre, l’odyssée de Maryam Ibrahim l’a amenée jusqu’aux rives du Tigre. « Je ne peux plus pleurer, je n’ai plus de larmes à verser. Je ne peux pas marcher, mes jambes ne me portent plus. Je veux simplement que Dieu arrête cette guerre, plaide la matriarche de 70 ans, en sanglots. Mais je crois que nous n’avons que des ennemis. C’est l’opinion de la vieille femme que je suis. » Autour d’elle, les enfants sont inconsolables, les yeux habillés du sel de leurs larmes. « Dans la région de Qamichli, d’où je viens, il n’y avait pas la guerre comme à Damas ou à Alep. Aujourd’hui les Turcs nous attaquent, soupire Shayda Issa, 17 ans, les joues rongées par une acné juvénile. J’ai peur que ma famille soit tuée. Je ne peux pas aller me battre, je ne suis pas Che Guevara. La seule option, c’est de fuir. »


(Lire aussi : L’État islamique, l’autre vainqueur potentiel de l’opération turque en Syrie)



Si le désespoir avait un parfum, il sentirait probablement comme l’intérieur de l’hôpital de Tal Tamr. Les mots ne suffisent plus, les fluides racontent : on y pleure ses morts et on y sue de terreur, les plaies font couler un sang tiède ; les bouches crachent sur « l’abandon » américain. « Où sont les Américains ? Où ? » demande dans le vide Delil Hassaké (un nom de guerre). Allongé sur un brancard orange, ce combattant arabe a été blessé au niveau de la jambe et du dos dans une frappe aérienne qui a coûté la vie à son meilleur ami. « J’ai combattu au sein des Forces démocratiques syriennes (sous leadership kurde, NDLR) pour reprendre Raqqa à Daech. Cette bataille n’était rien en comparaison avec ce que l’on vit maintenant. Daech, au moins, ils n’avaient pas d’avions de chasse », lâche-t-il dans un grognement d’agonie alors que des infirmiers le transportent vers le bloc opératoire. Au Kurdistan syrien, l’heure est désormais au deuil. L’adage qui veut que « les Kurdes n’aient pour amis que les montagnes » n’a, disent ces balafrés, jamais sonné si vrai.


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