Nous avons fait nos études de médecine ensemble et immédiatement nous avons sympathisé. Très tôt tu es devenu mon ami mais un ami très proche, tu me recevais chez toi avec d’autres amis dans cette vieille demeure en face de l’hôpital Saint-Georges où tu vivais avec tes parents et tes 5 frères. Ton père était toujours suspendu aux nouvelles à la TV quand je passais chez toi le soir, pour dire combien les choses ne changeront jamais dans ce pays où nous sommes toujours anxieux et aux aguets pour notre avenir. Durant ces sept années de médecine, tu es resté non pas mon ami mais « l’ami », pour moi comme pour aussi beaucoup d’autres, l’ami sur lequel on pouvait toujours compter, emprunter un cours ou demander un conseil. Et cela était dû à ton affabilité constante, ta modestie sereine, ton ouverture de cœur et d’esprit, une certaine assurance et confiance en toi sans orgueil ni esprit de supériorité mais aussi j’en suis sûr à ta foi et à ta confiance en Dieu qui sont restées inébranlables en toi, même dans tes pires derniers moments. Comme je t’envie ! Tu as terminé en beauté ces études médicales comme major de la classe et tu as eu l’honneur de prononcer le discours traditionnel au nom de la promotion. Comme je t’admirais ! Puis nous nous sommes séparés pour nous spécialiser et tu es parti en France pour te spécialiser en neurologie. De retour au Liban, notre amitié a repris de plus belle et tu es devenu neuropsychiatre à l’Hôtel-Dieu puis chef de service du département.
D’autres que moi t’ont déjà rendu hommage pour tes exploits médicaux dans le domaine du diagnostic dans cette spécialité si aride et si difficile et encore une fois tu as brillé dans le domaine clinique comme dans tes études. Époux modèle, tu as eu deux enfants, Élie et Nicole, tous deux médecins brillants aussi. Pour ma part, je voudrais m’attarder plutôt sur ton côté humain et aussi religieux. Croyant comme pas un, tu ne ratais jamais la messe et la communion du dimanche en compagnie de ta femme Hilda, et je crois que le doute n’a jamais frôlé ton esprit. Heureux Raymond ! Je t’ai visité tout au long de ta maladie durant ces longues années, peut-être pas assez à mon goût et j’ai suivi l’évolution de ta maladie et je voyais comment tu ne te plaignais jamais de tes souffrances et des tourments que te causait ta myasthénie alors que quand je te quittais, c’était moi qui maudissait ton sort et les affres de ta maladie, mais toi tu as fait preuve de la patience et de la foi de Job.
Bienheureux Raymond ! Ta myasthénie a duré dix ans, dix ans de lutte acharnée en coopération avec ta femme, recherche du meilleur traitement, entrées et sorties multiples dans les hôpitaux, soins intensifs parfois, mais dans toute cette lente descente et dégradation, tu avais auprès de toi une personne qui ne s’est jamais départie de son amour pour toi ni de sa confiance en Dieu et dont la présence auprès de toi a été ta Providence. Au cours de mes visites, tu me disais toujours : si je suis encore vivant, c’est grâce à cette personne et tu me désignais Hilda, ta fidèle compagne qui a été d’un dévouement à toute épreuve, lourd fardeau qu’elle a assumé avec ténacité et persévérance.
Je ne peux que m’incliner devant tant de dévouement. Lors de ma dernière visite, peut-être un mois avant que tu nous quittes, je me tenais devant toi décontenancé et contrit, honteux d’être encore en vie alors que toi tu la perdais et je n’ai trouvé qu’une seule chose à faire, c’est de t’envoyer un baiser de la main, et quelle ne fut ma surprise de te voir me répondre par plusieurs baisers répétés dessinés sur tes lèvres et que j’ai senti jaillir du fond de ton cœur. Merci pour ton affection et ton amitié indéfectibles que tu as tenu à m’exprimer même dans tes pires moments, parce que tu as toujours été un grand cœur et que tu as gardé ta lucidité et ton esprit jusqu’à la fin.
Ce n’est qu’un au revoir, l’ami, et même si nous ne nous reverrons plus, notre amitié est, a été et restera éternelle.
Paul RISCALLA


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