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Nos lecteurs ont la parole - Par Karim S. Rebeiz

Bonheur, individualisme et rêve américain

Pendant plus de 80 ans, la prestigieuse université de Harvard a entrepris une recherche titanesque qui a coûté une vingtaine de millions de dollars et une succession d’au moins quatre différents directeurs qui se sont successivement relayés pour assurer la bonne continuité de cette étude. Le but de cette recherche est de dévoiler le secret du bonheur. Depuis 1938, tous les deux ans, les chercheurs ont continuellement passé au crible le quotidien de plus de 700 hommes toutes couches sociales confondues, des plus démunis aux plus nantis. Les chercheurs ont méticuleusement interrogé les participants sur leur famille, leur travail et leur santé. Aussi, ils ont parlé à leur entourage (femmes et enfants) pour suivre leurs évolutions ; ils ont analysé les dossiers médicaux ; ils ont effectué des prélèvements de sang ; ils ont fait des scanners du cerveau ; ils ont même autopsié certains participants décédés. Les chercheurs ont ainsi pu recueillir un témoignage unique en son genre et accumuler un corpus de ressources impressionnantes sur tous les aspects de la vie des participants.

Certains sujets de la recherche ont eu une vie illustre (dont le président John F. Kennedy lui-même) tandis que d’autres sujets ont eu une vie plus modeste, moins lustre, tels les ouvriers qu’on appelle fréquemment les « blue collars » (cols bleus) dans le jargon anglo-saxon. Certains sujets ont navigué dans la sérénité, alors que d’autres sujets ont sombré dans l’alcoolisme, la drogue et le désespoir. À terme, les chercheurs ont fait une découverte stupéfiante : la source du bonheur n’est corrélée ni avec la quantité d’argent, ni avec le prestige professionnel, ni avec le statut social. Cependant, la recherche démontre que ce qui corrèle avec le bonheur c’est la qualité du rapport humain que l’on développe avec sa famille, ses amis et son entourage. En d’autres termes, une vie de bonheur ne peut être construite que sur des relations saines et solides.

Autre point intéressant : l’étude constate que la qualité des relations, et pas nécessairement la quantité des relations, est un facteur primordial du bonheur. Par contre, la solitude et le conflit seraient néfastes pour la santé et donc accéléreraient le processus du vieillissement. Le cerveau dépérirait prématurément, tout comme l’état de santé en général. En un mot, les gens qui aiment et sont aimés ont tendance à vivre plus heureux et plus longtemps. L’amour ne serait pas uniquement une source de sérénité et de paix intérieure, mais aussi un facteur essentiel de protection pour le corps et le cerveau. À la lumière de la recherche susmentionnée, force est de constater que notre société contemporaine se dirige malheureusement dans la mauvaise direction. En effet, les jeunes de la génération Y et Z pensent que l’accomplissement suprême serait d’accéder soit à la richesse, soit à la célébrité. L’homme moderne est donc exalté à se mettre en vedette pour gravir les échelons et atteindre le sommet de la hiérarchie coûte que coûte. L’individu compte avant tout. Dans cette course effrénée contre la montre, la solitude fleurit, car l’égocentrisme érige une barrière virtuelle qui empêche l’homme de se rapprocher de sa famille, de s’épanouir et éventuellement d’aspirer au bonheur absolu. La famille qui réglait les problèmes du couple, des enfants et autres s’effrite sous les coups de boutoir de l’individualisme. En ayant un amour disproportionné de lui-même, l’homme se retrouve éminemment dénué de tout ce qui rend la vie belle.

Alexis de Tocqueville avait bien raison de croire, lors de son voyage en Amérique en 1831, que l’individualisme, personnifié par le rêve américain, est un mal sournois. En favorisant l’isolement et l’indifférence au détriment de l’amour et de la compassion, l’individualisme attaque et détruit les profondes valeurs humaines. L’un des plus beaux films de tous les temps, Citizen Kane (réalisé par le brillant Orson Welles en 1941), dépeint le rêve américain comme l’expression la plus troublante de l’individualisme. Le film débute ainsi : l’enfant Kane, entouré par l’étendue blanchâtre de la neige, joue à la luge à l’extérieur du domicile délabré de sa famille. Il n’a pas de camarades de jeu, il est pauvre, mais il semble heureux et épanoui. Lorsqu’un banquier décide d’éloigner Kane à tout jamais de sa pauvre famille pour lui donner une vie nouvelle de prospérité, l’enfant se révolte en frappant le banquier avec sa luge. Il implore sa mère de le garder mais, malheureusement, son destin est scellé d’avance. Ainsi, l’enfance de Kane fut tragiquement interrompue, voire volée, au profit de la gloire, de la notoriété et de l’argent. Avec le passage du temps, Kane adulte devient un tout puissant magnat de la presse qui incarne le rêve américain. Il peut posséder tout ce qu’il désire à part l’amour. En quête d’affection, il tente d’acheter l’amour des autres avec son argent. Ses tentatives s’avèrent vaines et infructueuses. Sa vie insipide s’achève dans la solitude et dans l’amertume. Dans les secondes qui précèdent sa mort, il prononce le mystérieux mot « Rosebud » (bouton de rose). Dans la scène finale, la luge de son enfance, avec l’inscription Rosebud, est consumée par le feu. C’est ainsi que l’on découvre que Rosebud, la luge, symbolise une enfance heureuse et sereine avant que le cruel destin n’en décide autrement. Au final, le film illustre superbement que seule la sécurité émotionnelle, seul le contact humain, seuls l’amour et la compassion peuvent rendre une personne heureuse.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Pendant plus de 80 ans, la prestigieuse université de Harvard a entrepris une recherche titanesque qui a coûté une vingtaine de millions de dollars et une succession d’au moins quatre différents directeurs qui se sont successivement relayés pour assurer la bonne continuité de cette étude. Le but de cette recherche est de dévoiler le secret du bonheur. Depuis 1938, tous les deux ans, les chercheurs ont continuellement passé au crible le quotidien de plus de 700 hommes toutes couches sociales confondues, des plus démunis aux plus nantis. Les chercheurs ont méticuleusement interrogé les participants sur leur famille, leur travail et leur santé. Aussi, ils ont parlé à leur entourage (femmes et enfants) pour suivre leurs évolutions ; ils ont analysé les dossiers médicaux ; ils ont effectué des prélèvements de sang ; ils...
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