Leur emploi a toujours été problématique : reflétant souvent la subjectivité de l’auteur ou de l’orateur, les superlatifs sont porteurs d’exagération, et ils peuvent manquer surtout de perspective. À la place, il serait judicieux de les échanger contre les comparatifs qu’il faudrait infiltrer dans les discussions quotidiennes, qu’elles soient orales ou écrites.
À chaque fois que l’on parle du Liban, on a l’impression d’assister au Lac des cygnes – cerise sur le gâteau… le gâteau même du ballet dont le rôle principal est ambivalent : cygne blanc et cygne noir reflétant chacun deux personnages différents mais exécutés par la même danseuse. Cela est bien, cela veut dire que le Liban occupe toujours le devant de la scène et jouit de son rôle de vedette. Le Liban, le meilleur, le plus beau, l’unique, le plus grand… Le Liban du cygne blanc. Le Liban, le pire, le plus laid, l’infime, l’inférieur… Le cygne noir doublé de Rothbart le malfaiteur. Restons, quittons, espérons… Ô Liban, bout du paradis ! Laissons toute espérance, le pays est pire que l’enfer dantesque.
Mis à part nos complexes collectifs liés à l’origine (Phéniciens ou Arabes – pourtant, on peut être les deux –, toute civilisation se transforme et s’entremêle), à la civilité (clan ou citoyenneté), au statut personnel (religieux avec un voile épais et une bonne grande croix, ou laïc), s’ajoute la question des superlatifs. Confusion à tous les niveaux : l’État se confond avec le pays, les tribus avec les citoyens, la poubelle avec l’une des civilisations les plus anciennes – et excusez ce superlatif qui se veut ici informatif ! La confusion est créée par le brouillard qui ne fait pas se mélanger les choses, mais plutôt les distord : le blanc devient immaculé, le noir se noircit, ce qui donne libre cours à l’usage des superlatifs qui se lancent à tort et à travers sur cette terre gorgée du brouillard des vallées saintes, des cigarettes, des pots d’échappement, des usines.
Mais vu la crise qui frappe le pays à tous les niveaux, la noirceur s’assombrit, et l’on oublie les premier et troisième actes du lac où règne le cygne blanc. On oublie que les histoires ne finissent jamais lors des péripéties, que les grands ballets ne s’arrêtent jamais au deuxième acte. Pourquoi alors tant de haine, de noirceur, de désespoir et d’ondes négatives ? Certes, on ne devrait pas chanter le Liban sur un grand ton pompeux et illusoire en le glorifiant, en vivant dans le déni, en fermant un œil, en ouvrant l’autre seulement sur les beaux sites et les beaux accomplissements. On ne fait plus l’éloge, mais on ne fait que des diatribes : on lapide le pays au lieu de lapider (littéralement) l’État et son incompétente équipe corrompue qui rappelle fort les familles oligarques russes des années 90. On s’abâtardit, on oublie les petites bonnes choses quotidiennes, on oublie les accomplissements des petits et grands, on oublie l’histoire du pays qui ne commence point en 1920, on oublie la grande histoire, et la grande et vieille civilisation qu’est la nôtre, puis on lapide les cours d’histoire, leurs enseignants et profs, et l’on se demande à quoi servent les sciences humaines.
On est, en quelque sorte, la cause et le résultat des mauvaises décisions fondées sur la bêtise collective. Que personne ne soit dupé par les illusions qui finiront par se perdre. Mais les romantiques ne sont faits ni pour perdre espoir ni pour abandonner leurs rêves, les réalistes ne sont pas faits pour voir seulement le verre à moitié vide. Si seulement le trop de pessimisme et le trop d’optimisme pouvaient s’arrêter. Si seulement les critiques pouvaient devenir constructives au lieu d’être des satires, des pleurnichements, d’inutiles plaintes.
Pour aboutir, il nous faut du contraste, il faut des deux à la fois, c’est ce qui rend d’ailleurs la première danseuse si brillante : sa capacité d’interpréter à la fois deux cygnes contradictoires, la vierge et la femme fatale, la rêveuse et la pragmatique. Un pays est surtout une symbiose entre, d’une part, le contexte géo-historique d’une civilisation, et d’autre part, son peuple.
On lapide le Liban au lieu de s’en prendre à l’État, sauf que le Liban n’est pas l’État corrompu et vice versa. L’État, proprement dit, est une série de spécialistes administratifs qui ne gouvernent point mais gèrent et servent le peuple dont ils font partie. Si l’État est incompétent et corrompu, c’est parce que nos serviteurs se prennent pour absolus souverains. En réalité, le Liban seul est véritable souverain. Si donc État et peuple ne servent plus le souverain Liban, qui le servira ? Redonnons donc un peu d’équilibre à cette équation, critiquons pour construire, rêvons pour réaliser, révoltons-nous pour changer, changeons de perspective pour redécouvrir que le verre abandonné a le quart rempli, ne lapidons pas le pays, ni l’histoire, ni la géographie, ni l’éducation, ni la culture… Et si certains tiennent à la lapidation, savez-vous, peuple trop religieux dont les idoles claniques sont sans péché, qu’on ne lapide pas, surtout quand on a péché… Et nous avons pleinement et volontairement péché lors de nombreuses élections jusqu’à ce que nous soyons arrivés au moment où la rédemption est quasi impossible. Le Liban n’est pas le meilleur ni le pire, c’est notre pays, notre responsabilité. Une responsabilité qui augmente l’absence d’une autre, officielle. Il serait bon d’arrêter l’usage des superlatifs, de l’exagération. Plus de superlatifs ni même de comparatifs. Chaque pays a son propre contexte, qu’on ne compare pas le résultat des pays qu’on sacralise (pourquoi les sacralise-t-on autant ?) au résultat libanais. En revanche, comparons pour améliorer, non pour imiter, non pour nous sentir inférieurs – nous qui habitons le berceau des civilisations ! Un peu d’équilibre mathématique dans les équations chimiques que vous adorez, et la boue en or se transformera, le deuxième acte bientôt finira. Et après l’entracte…
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