Les gens en bonne santé, entourés d’amis, soutenus par ce mystérieux ressort intérieur qui les porte par-delà les récifs du désespoir, ne peuvent concevoir qu’on puisse couper soi-même le fil d’or de la vie. Par bonheur, la plupart des hommes sont ainsi faits qu’ils peuvent surmonter l’adversité, mépriser la maladie, tenir tête à la déchéance sans avoir recours à ce geste définitif et désespéré.
Tous les suicides, à vrai dire, n’ont pas la même portée. Qu’une misérable épave humaine se traîne dans son appartement jusqu’au balcon puis faire le saut fatal, personne ne saurait en être grandement surpris. Quand il survient parmi les méandres de l’humanité, le suicide ne pose pas de problèmes insondables ; on peut s’étonner seulement qu’il ne soit pas plus fréquent.
Mais lorsque des individus adolescents, jeunes, riches, doués, vigoureux, occupant dans le monde une position brillante et prestigieuse dans le monde des célébrités mettent froidement fin à leurs jours, leurs actes et l’existence dont il interrompt le cours font nécessairement figure de phénomènes et exigent de nous l’examen le plus attentif.
Le suicide est la manifestation d’un mal spécifiquement moderne. Le centre des préoccupations humaines, jadis situé dans un des éléments constitutifs de la société – corporation, Église, traditions – s’est progressivement déplacé au cours des derniers siècles pour se fixer sur l’individu lui-même. Cette évolution a favorisé l’apparition d’un mal de vivre, une douleur de l’esprit que certains symptômes révèlent : romans autobiographiques, adolescents et jeunes désespérés, actrices ou chanteurs célèbres. Ce mal ne peut fleurir que dans un monde où il est entendu que l’individu compte avant tout, où sont exaltés ses scandales et ses succès et où il est constamment encouragé par ses tendances à se mettre en vedette. Tendances dont l’épanouissement constitue l’histoire de l’individualisme humain.
Il n’est à la folie et aux suicides de notre époque qu’une seule cause : nous sommes incapables d’accéder à la maturité, quelles que soient les lamentables singeries auxquelles nous nous livrons pour paraître et non jouir des droits, des privilèges et de la force qu’elle confère. Représentons-nous un nain ou un paralytique revêtu d’une lourde armure que seul un vrai chevalier peut porter et imaginons le désastre qui surviendrait à la première charge de l’ennemi !
Pour expliquer le nombre croissant de suicides, on invoque couramment les crises économiques et amoureuses. En réalité, la cause de ce pénible phénomène n’a rien à voir avec l’économie ou l’amour, il tient plutôt à une anémie morale dont les crises économiques et amoureuses ne sont qu’un autre symptôme.
Cette anémie procède d’un besoin inassouvi de sécurité extérieure. Or quiconque accède à la maturité sait qu’il est absurde de chercher la sécurité hors de soi-même. Mais de nombreux êtres humains ne parviennent pas à traverser les tempêtes de l’adolescence ; jusqu’à leur dernier jour ils demeurent ballottés sur les flots, cherchant vainement une bouée. De sauvetage. Ils croient que l’argent, les amis, l’amour maternel ou la présence d’une femme à leurs côtés les soutiendra parmi les chagrins et l’isolement qui sont les épreuves inévitables de l’adulte.
Quand ces êtres inachevés prennent conscience de la réalité, ils sont stupéfaits et s’insurgent contre l’effort solitaire exigé de quiconque veut être une « personne ». S’ils ne trouvent pas immédiatement un soutien, la panique les gagne, leur armure morale se brise ou bien ils titubent sous leur fardeau.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Tout au long des siècles passés le monde des humains gravitait autour d’un centre maternel et chaleureux. L’Église et la terre maternelle, ces deux pôles protecteurs et généreux, calmaient et comblaient alors les besoins spirituels des hommes, qui trouvaient facilement leur chemin dans l’obéissance à l’autorité : au prêtre, à la religion, à la famille. En ce temps-là on ne se suicidait pas, parce que personne ne s’aventurait sur les berges escarpées d’un monde en convulsion.
S’il était possible de revenir à cet âge d’or de l’anonymat, de la paix enfantine, où les hommes avaient pour l’autorité la confiance de l’enfant, nous sommes persuadés que le taux de suicides tomberait à zéro d’un seul coup. Mais le temps ne fait pas marche arrière. Si les hommes doivent vaincre, dans leur lutte pour l’équilibre et le bonheur, ce ne sera que sur le terrain difficile où la vie assaille sans fin l’adulte.
Pour que les hommes cessent d’attenter à leur propre vie, pour que les hôpitaux psychosomatiques ne soient pas submergés sous le flot des patients, il faut remplacer habilement les rêves infantiles par les réalités adultes. Il faut éliminer le mythe du grand amour parfait, encouragé par des milliers de romans et repris à tous par l’intermédiaire de la presse et de la télévision, et le remplacer par la notion d’un accord, difficile à conquérir, jamais définitif, objet d’un effort continuel, avec un être humain du sexe opposé. Il faut détruire l’illusion des fortunes édifiées sans peine, les dépouiller de l’attrait irrésistible qu’elles exercent et réapprendre que rien ne s’acquiert qu’au prix d’un travail acharné. L’homme doit trouver en lui-même ses piliers et ses contreforts ; sinon le temple tombe en poussière.
Ce texte est le courrier d'un lecteur. A ce titre, il n'engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de L'Orient-Le Jour.

