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Idées

Plaidoyer pour un accord irano-saoudien

Point de vue
Nour EID | OLJ
21/09/2019

Depuis que le président Donald Trump a décidé, en mai 2018, le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne de 2015 sur le nucléaire iranien, les tensions n’ont cessé de croître dans le Golfe. Paradoxalement, alors que Trump a justifié son retrait de l’accord au prétexte que ce dernier était trop faible pour empêcher l’Iran de développer des armes nucléaires, l’intensification des hostilités régionales et le rétablissement des sanctions économiques et financières contre la République islamique à partir d’août 2018 ont peut-être amené les dirigeants iraniens à réfléchir à la réappréciation de la « valeur » d’un programme nucléaire militaire. Une telle perspective est d’autant plus périlleuse qu’elle pourrait déclencher une course à l’armement nucléaire entre l’Iran et ses voisins, en particulier l’Arabie saoudite.

En dépit d’un contexte géopolitique particulièrement sombre, il est plus que probable que ni l’Iran ni l’Arabie saoudite ne soient intéressés par une guerre qui provoquerait une onde de choc dans le système international et engendrerait des conséquences désastreuses à l’échelle régionale et mondiale. L’économie iranienne subit des tensions considérables depuis un certain temps et les Iraniens ne sont pas d’humeur à se livrer à une entreprise qui pourrait mener à un effondrement économique. Pour sa part, l’Arabie saoudite reste fortement tributaire des recettes pétrolières, et toute escalade militaire est susceptible de menacer sa fragile infrastructure d’exportation pétrolière et de limiter la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, par lequel transitent plus de 17 millions de barils par jour, soit l’équivalent de 20 % de l’offre mondiale quotidienne d’or noir.

Pour éviter d’en arriver à une confrontation directe, Téhéran et Riyad doivent nécessairement surmonter les tensions bilatérales et ouvrir un canal de communication direct. De toute évidence, il y a de nombreuses questions litigieuses des deux côtés. Toutefois, discuter des ambitions nucléaires des deux États devrait être une priorité, compte tenu de leur influence sur le dispositif de sécurité de chaque pays de la région.


L’exemple brésilo-argentin
Certes, l’évocation d’un accord bilatéral global de garanties nucléaires entre l’Iran et l’Arabie saoudite peut sembler chimérique, voire farfelue, compte tenu de l’hostilité profonde et réciproque qui anime actuellement les deux États. Cela n’interdit pas pour autant d’imaginer, à titre purement expérimental, à quoi pourrait ressembler un tel accord et à travers quelles modalités il pourrait être conclu.

L’Argentine et le Brésil fournissent un précédent historique potentiellement intéressant à cet égard. Après avoir mis fin à leurs programmes d’armes nucléaires respectifs en 1990, ces deux pays ont signé l’année suivante un accord d’inspection mutuel créant l’Agence brésilo-argentine de comptabilité et de contrôle des matières nucléaires (ABACC), qui garantit qu’aucune matière utilisée dans leurs diverses activités nucléaires ne soit utilisée pour fabriquer des armes nucléaires. Non seulement cet accord a considérablement stimulé l’économie des deux pays, mais il a aussi contribué à leur démocratisation respective et consolidé la mise en œuvre d’une zone exempte d’armes nucléaires en Amérique latine, telle que prévue par le traité de Tlatelolco de 1967.



(Lire aussi : Téhéran et Riyad au bord d’un conflit ?)



Cet accord n’aurait cependant pas été aussi efficace sans l’établissement d’une transparence minimale – ce qui suppose un renforcement de la confiance mutuelle – entre les deux parties. Aujourd’hui, l’équipe d’ABACC comprend 22 employés (11 argentins et 11 brésiliens) qui se coordonnent pour inspecter les installations des uns et des autres avec le soutien total de leurs gouvernements respectifs. En outre, les parties à l’accord coordonnent également ce processus de contrôle avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) afin de maintenir la reconnaissance internationale de cette entreprise. Cette coordination permet d’obtenir un système de garanties plus complet tout en évitant les lourdeurs bureaucratiques des procédures gérées directement par l’AIEA.


Établir la confiance
Comparaison n’est cependant pas raison, et si l’exemple de l’ABACC peut fournir des indications sur la teneur d’un éventuel accord de garanties nucléaires entre l’Iran et l’Arabie saoudite, la complexité de la dynamique géopolitique au Moyen-Orient et la rivalité historique entre islam sunnite et chiite qui se joue depuis le VIIe siècle supposent une approche sensiblement différente. Il faut du temps pour établir la confiance et, par conséquent, un processus progressif en trois étapes constituerait probablement la meilleure voie à suivre.

La première étape porterait sur les problèmes immédiats entre les deux pays, ceux qui ont une forte probabilité de succès et qui pourraient être résolus dans un laps de temps relativement court, ce qui contribuerait in fine à renforcer la confiance entre les deux pays. Cette étape porterait notamment sur quatre points fondamentaux : le retour de l’Iran aux conditions fixées par le JCPOA ; la réponse de la monarchie wahhabite aux demandes de garanties, formulées en avril dernier par l’AIEA, que le matériel nucléaire destiné à un premier réacteur nucléaire actuellement en construction à Riyad ne soit pas détourné à des fins militaires, ainsi que la signature du protocole additionnel de l’Agence ; la fin de la guerre coûteuse menée par la coalition dirigée par Riyad au Yémen ; et enfin la normalisation des relations diplomatiques, rompues depuis 2016, entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

La phase intermédiaire porterait, elle, sur l’établissement d’un cadre de sécurité convenu qui aurait la bénédiction des puissances mondiales, y compris les États-Unis, la Russie et la Chine. Un tel cadre pourrait inclure la dépolitisation du pétrole, la limitation des capacités militaires et la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.

Enfin, la phase avancée porterait sur les questions de sécurité nucléaire, notamment en interdisant indéfiniment l’enrichissement de l’uranium et le retraitement du combustible nucléaire usé, et aboutirait à la signature d’un accord global de garanties bilatérales qui pourrait prendre la forme d’un JCPOA généralisé.


Ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site de l’Institut Issam Farès.


Par Nour EID
Chercheuse à l’Institut Issam Farès pour les politiques publiques et les affaires internationales de l’Université américaine de Beyrouth.

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HABIBI FRANCAIS

L exemple argentin bresilien est inapplicable a deux pays dictatoriaux....seules des democraties peuvent signer de tels engagement et les respecter.

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