Nous avons vu récemment, mon épouse et moi, un film dramatique français intitulé Amour mettant en scène un couple de gens âgés. Le thème sous-jacent était leur angoisse devant le passage du temps et l’approche de la mort. Ce vieux couple, en fait, nous a profondément émus. Nous avons ri de sa charmante excentricité et pleuré de ses ennuis. À la fin du spectacle, une dame placée devant nous a dit d’une voix forte à son compagnon : « J’ai horreur des films qui veulent nous faire pleurer ! »
Cette dame, on la plaignait un peu, dans la mesure où elle n’avait pas le courage d’assister au spectacle d’une fin d’existence. Elle n’avait sans doute pas remarqué l’intensité de vie et d’amour qui, elle aussi, se dégageait du film.
Il est très possible de se contenter d’effleurer la surface de la vie sans jamais se laisser affecter profondément par ce qui nous entoure, mais alors on se condamne à une existence très morne. Ceux qui se ferment à la douleur se ferment du même coup à des joies intenses. Pour être à même d’éprouver des sentiments profonds, pour prendre toute la mesure de notre personnalité et de celle des autres, il ne faut se refuser à aucune sorte d’émotions.
La fille unique d’un de nos amis, qui habite Zahlé, est morte à trente-cinq ans, laissant une petite fille qui, maintenant, vit à Chypre. Des amis ont vivement conseillé à leur grand-mère d’aller la voir plusieurs années après le décès de sa mère. « Non, impossible, leur a-t-elle répondu. Jeannette est l’image vivante d’Héléna petite, je ne supporterai pas de la voir. » Cet événement a eu lieu il y a deux ans. La grand-mère a reçu le mois dernier un courriel de Jeannette, qui a maintenant dix-sept ans, la prévenant de son arrivée de Chypre pour aller à Zahlé pour lui rendre visite ; elle a répondu qu’elle était désolée de ne pouvoir recevoir la jeune fille, car elle allait incessamment faire repeindre son appartement.
Héléna, de parents grecs, ayant été l’une de nos amies, nous avons invité Jeannette à venir nous voir. À Jounieh, une fois au port et en débarquant, nos regards se sont croisés et on n’a pu retenir notre émotion et empêcher nos yeux de larmoyer. C’était effectivement bouleversant de se retrouver ainsi face à face avec une réplique presque parfaite de sa mère. J’ai tout de suite compris à quel point cette épreuve eût pu être douloureuse pour la grand-mère. Toutefois, en s’épargnant cette peine, elle se privait aussi du plaisir que nous avons personnellement ressenti à nous rappeler des moments heureux passés avec Héléna. Cette visite a certes ravivé notre chagrin, mais elle a fait naître en nous en même temps un sentiment de gratitude, voire d’exultation, en constatant la remarquable pérennité d’Héléna à travers Jeannette. Nous avons larmoyé, mais nous étions gagnants ; la grand-mère avait fui, mais elle était perdante.
Nous avons l’impression que la faculté de puiser des joies dans les plus petits faits de la vie, l’épanouissement d’une fleur, le rougeoiement des feuilles d’automne, le bain d’un petit oiseau, s’approfondissent chaque fois qu’on traverse une dure épreuve. La mort rend la vie plus précieuse et l’échec fait apprécier le succès.
Le développement de la vie affective chez l’enfant est un objectif difficile à réaliser pour les parents dont la réaction naturelle est d’essayer de le protéger contre toute douleur. La vue de son bonheur les réjouit ; celle de sa tristesse leur fait craindre de n’être pas à la hauteur de la tâche. Or si l’on inculque aux jeunes que le bonheur est bénéfique et la tristesse néfaste, on les encourage à réduire leur champ d’expérience.
Ils ont besoin de savoir que la souffrance, l’insatisfaction et l’échec sont non seulement inévitables mais utiles. Cela peut contribuer à développer leur patience, leur opiniâtreté et leur capacité à faire face aux situations difficiles, toutes qualités qui leur seront nécessaires en bien des circonstances : lors d’un échec scolaire, par exemple. En fin de compte, l’échec ou la douleur n’ont rien en soi de si terrible ; ce qui est dommageable à long terme, c’est de ne pas oser par peur de souffrir.
Voilà qui est particulièrement vrai dans les rapports humains. On se rappelle, par exemple, ce père qui disait à son fils de neuf ans : « Ça ne fait rien si Dory ne veut plus jouer avec toi. De toute manière, il n’est pas très gentil. » II n’empêche que la fin d’une amitié fait toujours du chagrin. En décidant de ne pas prendre ces liens au sérieux, nous les privons de beaucoup de leur valeur et des joies qu’ils apportent en incitant l’enfant à avoir une attitude méprisante ; on risque de lui paralyser ses dispositions affectives. Si on lui dit par exemple : « Arrête de pleurnicher sur ton Dory. Sois un homme, fais-toi une raison », le petit garçon risque de renoncer à éprouver des sentiments par peur de se sentir trop seul. On l’aiderait davantage en lui disant : « Je sais ce que tu ressens. Cela fait de la peine quand un ami vous laisse tomber, et il faut un certain temps avant de s’en remettre. » En acceptant ce sort et en s’en servant pour approfondir la connaissance que nous avons de nous-mêmes et notre compassion envers les autres, nous mériterons aussi les moments de joie qui ne peuvent manquer de leur succéder.
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