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Moyen Orient et Monde

« On a déjà tout perdu, l’EI veut quoi de plus ? »

Reportage

De mystérieux incendies ravagent les champs dans le nord-est de la Syrie depuis la chute officielle de l’État islamique en mars 2019, et les attentats-suicides se multiplient.

13/07/2019

Quatre hommes s’installent dans le salon de Amr Ali, un élu local. Plusieurs représentants des villages alentour sont venus présenter la liste des dommages matériels subis après les incendies de leurs cultures. Un policier kurde, membre des forces de sécurité intérieure, est là aussi, preuve de la gravité des faits. Le 10 juin dernier, une série de feux a ravagé des centaines d’hectares de champs. 124 villages autour de Rumeilan (nord-est de la Syrie) sont concernés, 95 % de la future récolte de blé est partie en fumée. Les habitants n’ont plus rien à vendre, plus rien pour nourrir leur bétail. Amr Ali est désespéré. Les cheveux grisonnants, les yeux tirés, il s’essuie le front trempé de sueur avec un mouchoir coloré. « On a travaillé ces champs pendant un an, le blé était prêt à être moissonné. Maintenant on n’a plus rien, plus d’argent, c’est un désastre. Même les oliviers devant la maison ont brûlé », déplore-t-il.

Ibrahim Hussein, le chef du petit village de Qahtania à 40 km de Rumeilan, tente de rassurer. Il établit des listes des dommages, promet de les faire remonter aux autorités locales. Mais, pour l’instant, aucune indemnisation n’est prévue. « On va sur place pour essayer de récupérer des indices et comprendre l’origine des désastres. Il nous faut des preuves pour chercher les coupables. » Plusieurs hommes ont retrouvé des briquets remplis d’essence au milieu des cendres de leurs champs. « Cela ne peut pas être des accidents. Les feux ont pris à quelques centaines de mètres de distance les uns des autres. Les coupables sont bien organisés, ils agissent aux heures les plus chaudes de la journée quand tout le monde est calfeutré à l’intérieur et ils disparaissent. Personne ne les a jamais vu faire », s’emporte encore avec colère Amr Ali. « Les coupables sont nos ennemis. Ils veulent nous voir disparaître », ajoute l’élu local. Autour de lui, les autres hommes hochent la tête. « Les partisans de l’État islamique ont posté des commentaires sur Facebook pour nous menacer. Ils appellent à en allumer toujours plus. Ils veulent nous tuer à petit feu », explique le représentant des forces de sécurité intérieure kurde.


(Lire aussi : Trois mois après la chute du « califat », l’EI continue de sévir en Syrie)


« Un été chaud »

Dans al-Naba’, le dernier hebdomadaire que l’organisation terroriste parvient toujours à diffuser, un message inquiète : « Il semble que ce sera un été chaud qui brûlera les poches des apostats ainsi que leurs cœurs comme ils ont brûlé les musulmans et leurs maisons au cours des dernières années. »

Pour le moment, les incendies auraient fait au moins 24 morts, en majorité parmi les membres des forces de sécurité kurdes qui tentaient d’éteindre les flammes. Un paysan a été blessé, grièvement brûlé aux bras et à l’épaule. Khalef Mahmoud Omar est allongé chez lui depuis près d’un mois, les bras bandés au niveau des coudes. « Quand j’ai vu le feu démarrer par la fenêtre, je n’ai pas réfléchi, j’ai couru pour essayer d’éloigner les flammes de nos maisons. Au début, c’était à 10km d’ici, mais avec le vent, le feu s’est très vite rapproché. » Il attrape alors un tissu mouillé et part sur son tracteur. Ici, pas de camions citernes des pompiers, ni d’avions Canadair pour éteindre les incendies. Le tracteur de Khalef Mahmoud Omar ne démarre plus, il est obligé de s’enfuir à pied. Il suffoque, a du mal à marcher, la fumée et la chaleur l’étouffent, les flammes lèchent son dos. Aujourd’hui, l’agriculteur ne peut plus sortir de chez lui, sa peau est encore trop abîmée. Il faudra plusieurs mois pour que l’homme puisse retourner dans ses champs. De toute façon, son tracteur est détruit. « On a perdu nos champs, certains ont perdu leurs maisons. Aujourd’hui, j’ai peur pour mes proches, j’ai peur pour nos vies », raconte encore le vieil homme en regardant ses trois petits-enfants qui jouent dans le salon.


(Lire aussi : « Qui va payer les soins de Hassoun ? Daech ou la Coalition ? »)



Champs de cendres

À 50 kilomètres de là, près de la frontière turque, les champs noirs de cendres s’étendent à perte de vue. En trois jours, le feu a dévasté le village de Derna. « Chaque jour, vers 16h, un incendie se déclarait dans un champ aux alentours. On voyait les flammes se propager. Au total, 300 hectares sont partis en fumée », raconte Mohammad Said Tahar, un habitant du village. Le regard perdu face à son champ de cendres, le vieil homme s’inquiète : « Comment voulez-vous qu’on tienne jusqu’à l’année prochaine ? On n’a plus rien. Et mes animaux, comment je vais pouvoir les nourrir ? »

Les incendies ont commencé fin mai. Selon les autorités kurdes, sur toute la région du Nord-Est syrien, environ 45 000 hectares ont été brûlés. Ces incendies auront de graves conséquences. Des années de sécheresse et de guerre avaient déjà réduit la production agricole d’environ 30 %. Selon le Programme alimentaire mondial, 6,5 millions de Syriens sont aujourd’hui en danger immédiat en raison d’un manque de nourriture, et quatre autres millions risquent de connaître le même sort.

En fin de journée, d’épais nuages de fumée noire avancent, poussés par une légère brise chaude. De nouveaux feux s’étendent inexorablement, un homme tente de les éteindre en tapant au sol avec des branchages. Un geste dérisoire. Ses champs de blé brûlent. L’homme est poussé par la rage du désespoir. « On a déjà tout perdu, l’État islamique veut quoi de plus ? »


Vague d’attentats

À cette « guerre économique et psychologique » s’ajoute une vague d’attentats quasi quotidiens. L’organisation terroriste s’emploie par tous les moyens à déstabiliser les zones que contrôlent les forces arabo-kurdes. Le 11 juillet, une série d’attaques a secoué les villes de Hassaké et de Qamichli. Une voiture piégée a visé notamment une église, une partie de l’entrée de l’édifice religieux a été soufflée, plusieurs passants ont été blessés.

La situation est aussi particulièrement alarmante dans les régions de Raqqa et de Deir ez-Zor où l’idéologie jihadiste est restée très prégnante. Dans les rues de Raqqa, les motos ont disparu : leur circulation est interdite pour empêcher les assassinats ciblés. Début juin, onze personnes ont été tuées après l’explosion d’une voiture piégée sur la place Naïm. Surnommée le rond-point de l’enfer, car, pendant des années, c’était sur cette place que l’État islamique a exécuté, torturé, lapidé… Dans la rue, rares sont ceux qui osent prononcer le nom de l’organisation. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire aujourd’hui à Raqqa. Loin des oreilles indiscrètes, le médecin d’une clinique demande à nous parler dans une salle de consultation. Il ne nous donnera pas son nom mais il a besoin de parler. Il le répète : « Ce n’est pas fini, Daech est encore là. » Presque sans prendre sa respiration, il raconte ces étrangers qui ne parlent pas arabe et qui viennent encore se faire soigner dans sa clinique. L’un de ses amis vit aujourd’hui enfermé dans une maison, il ne peut plus sortir, menacé par ces cellules dormantes de l’État islamique. Le médecin, lui, prévient : « S’ils reviennent un jour, je me tue après avoir tué ma femme et mes six enfants. On ne revivra pas cet enfer. »

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HABIBI FRANCAIS

Comme par hasard,aucun incendie dans les zones controlees par le regime .....

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