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L'art dans la ville - Flash-back

Se souvenir de Dar el-Fan …

Portant désormais le nom de Janine Rubeiz, sa fondatrice, la galerie Dar el-Fan fut un espace de création et de débats inédit dans la période d’avant-guerre. On peine aujourd’hui à retrouver son héritage.

Janine Rubeiz, fondatrice de Dar el-Fan. Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz

Écrire sur Dar el-Fan, c’est immanquablement convoquer l’image d’un « âge d’or » libanais, plus précisément beyrouthin, englouti par la guerre et qui ne subsiste plus que dans les esprits nostalgiques d’un « bon vieux temps ». Celle, trop usée déjà, d’un Liban qui se présentait alors comme le centre culturel de la région, toujours en effervescence, point de rencontre des intellectuels, des artistes et des grands idéologues de l’époque. Fondée en 1967 par Janine Rubeiz à Ras el-Nabeh, détruite en 1975, délocalisée à Raouché en 1977 puis renommée en 1992 par sa fille, Nadine Begdache, la galerie Dar el-Fan incarne aujourd’hui ce Liban perdu où les arts se développaient en même temps que la libre parole. Et pourtant, ce n’est pas rendre hommage à Dar el-Fan que de l’appréhender ainsi.

Patchwork de fantasmes, ce « Liban » des années 1960 est finalement devenu un monstre à force d’être reconstruit. Raconter la façon dont Dar el-Fan avait entamé une petite révolution culturelle, rappeler les plus et moins grands noms qui ont contribué à la façonner (Janine Rubeiz bien sûr, mais aussi Antoine Tabet, Chafic Abboud, Yvette Achkar, André Pieyre de Mandiargues, Rachid Boudjedra, Michel Tournier, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini, Hassan Fathi…), lister le nombre de manifestations qui s’y sont déroulées (en seulement huit ans, 240 conférences, 120 soirées poétiques et musicales, 90 expositions, 150 projections de films, 6 pièces de théâtre) ne suffit pas. Pour comprendre Dar el-Fan, peut-être faut-il comprendre l’indigence présente du Liban.

À écouter Nadine Begdache, rien ne reste de cette époque : « Aujourd’hui, on est en dessous de tout dans la pensée. Ceux qui pouvaient changer quelque chose ont été tués. Dar el-Fan était arrivée à un moment de maturité de l’histoire libanaise et du Moyen-Orient, qui a été perdu pendant la guerre. Tout est parti. Il n’y a rien de plus à dire », tranche-t-elle. Comment alors rendre compte de Dar el-Fan si ce n’est à travers le prisme des débats qu’elle a fait advenir ?

Plus qu’un lieu d’exposition, Dar el-Fan fut un espace de création. On a raconté cent fois l’histoire du dernier récital de piano donné à la galerie par le musicien Henri Goraieb en 1975, ponctué du bruit des balles qui fusaient à trente mètres de là, sur la ligne de démarcation. Il faut peut-être la raconter une cent et unième fois pour rappeler que c’est dans cette même galerie que l’on a pu réunir des gens comme Mgr Georges Khodr, le cheikh Sobhi al-Saleh et l’historien Maxime Rodinson pour débattre des droits des femmes au regard des religions. Qu’à la même période encore, l’artiste Huguette Caland fit venir des pompiers dans la galerie pour accrocher ses toiles érotiques – elles étaient trop hautes – et deux bus de Palestiniens des camps de Sabra et Chatila, pour voir l’exposition. Au-delà d’anecdotes plus ou moins riantes, cela dit quelque chose du Liban d’aujourd’hui, où de telles rencontres semblent désormais impensables, dans un pays où les discours se sont sclérosés au sein des partis et des confessions sans qu’une place soit faite à la contradiction ou à la simple écoute.

Une ambition politique au sens large

« À l’époque, on se devait d’être responsables pour les autres et de prendre en considération le fait que ce qui se passe dans le monde nous concerne : pas de guerre au Vietnam sans qu’elle ne soit liée au monde arabe. En 1967, le vivre-ensemble semblait déjà acquis. Que de drames se sont passés entre-temps ! » déplore Nadine Begdache. Galerie d’art, Dar el-Fan portait une ambition politique au sens large, envisageant la création comme une résistance, comme un braquage, au cours duquel c’est tout un fonds culturel que l’on détournerait pour répondre aux nécessités d’une époque. Dans le manifeste de 1972, on lisait ainsi :

« Nous tenons à être présents aux événements qui ont une signification historique. N’oublions pas que l’événement est chargé de l’appel d’autrui, qu’il porte sa souffrance, son attente, son espoir. L’événement oblige l’homme conscient de son destin à choisir, à être responsable, à affirmer sa solidarité avec les opprimés, les humiliés, à rallier le camp de la justice. Il importe donc de transformer les événements en expériences vécues et d’en tirer une sorte d’éthique, de ligne de conduite. Appelle-t-on cela engagement ? Soit. »

Or de quel engagement qui ne soit politicien peut encore s’enorgueillir le Liban ? Dar el-Fan était un laboratoire de pensée, et à l’heure où les grandes utopies se sont évanouies les unes après les autres, le Liban manque cruellement de laboratoires. Faute d’une politique culturelle décente et de financements institutionnels – eux aussi quasi inexistants –, il ne faut pas cependant regretter Dar el-Fan, mais bien plutôt lutter contre ce qui nous y a fait renoncer : lutter contre le confort des certitudes et accepter de penser contre soi-même.

Écrire sur Dar el-Fan, c’est immanquablement convoquer l’image d’un « âge d’or » libanais, plus précisément beyrouthin, englouti par la guerre et qui ne subsiste plus que dans les esprits nostalgiques d’un « bon vieux temps ». Celle, trop usée déjà, d’un Liban qui se présentait alors comme le centre culturel de la région, toujours en effervescence,...
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