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Diaspora

Karen Maron : Le fait d’être argentine d’origine libanaise a façonné toute ma vie

Portrait

Élue parmi les 100 journalistes les plus influents du monde, la correspondante de guerre libano-argentine se dit fière de pouvoir hisser bien haut le drapeau du pays du Cèdre dans le monde entier.

Rania NAWAR | OLJ
03/06/2019

« Pourquoi les grands se disputent-ils ? Pourquoi se font-ils la guerre ? » Devant le journal télévisé, une petite fille de huit ans ressasse les mêmes questions. Les images de conflits et de guerres qu’elle observe avec effroi la poussent à se réfugier sur le canapé où sa mère est allongée et feuillette un livre d’Oriana Fallaci (maquisarde dans la résistance italienne, essayiste et journaliste italienne au cœur, à la fin de sa vie, de plusieurs controverses, 1929-2006). La petite fille se penche sur les pages du livre. Quelques phrases attirent son attention et se gravent dans sa mémoire : « Seuls les imbéciles et les pauvres d’esprit ont peur de la solitude… La peur est un péché… » Quelques années plus tard, l’enfant devient une célèbre correspondante de guerre. Karen Maron va, dès lors, parcourir le monde pour couvrir les zones de conflits les plus dangereuses de ces vingt dernières années. « J’étais inspirée par Oriana Fallaci dès mon plus jeune âge, elle qui était connue pour son courage et son professionnalisme. Les images de guerre des journaux télévisés de mon enfance m’ont vraiment touchée. Mais au fond, j’ai choisi d’être correspondante de guerre pour relater l’histoire de mes grands-parents, qui est en fait l’histoire de tous les êtres humains », révèle celle qui a été nommée par l’organisation basée à Londres « Action contre la violence armée », comme l’une des 100 journalistes les plus influents du monde.

Enfant, Karen Maron, d’origine libanaise par son père, a été bercée par les histoires de ses grands-parents immigrés : Jose Marun et Rosa Kassis avaient quitté leur village de Jezzine (Liban-Sud) vers le début du XXe siècle pour s’installer à Buenos Aires, fuyant les persécutions sous l’Empire ottoman.

Jose Marun, qui fut entrepreneur et juge de paix dans la capitale argentine, était aussi membre de l’Association patriotique libanaise, qui avait un double objectif : représenter les Libanais auprès du consulat de France (en particulier ceux arrivés avec des papiers ottomans et qui, après la Première Guerre mondiale et la création du Grand Liban, souhaitaient être enregistrés comme Libanais), et représenter le Liban auprès des autorités nationales argentines. Cette seconde tâche était particulièrement importante, étant donné que le Liban n’avait aucune représentation diplomatique à Buenos Aires avant 1940. Inspirée par son grand-père, Karen Maron lui sera toujours reconnaissante d’avoir maintenu le lien avec le pays de ses origines.


Un chemin couronné de succès
Dans son métier de correspondante de guerre indépendante, Karen a entre autres collaboré avec des agences internationales aussi prestigieuses que la NBC-Telemundo (États-Unis), la BBC World (Grande-Bretagne), Radio France International (RFI), El Universal (Mexique), El Espectador, Caracol Radio (Colombie), ou encore Folha de S.Paulo (Brésil). Elle a couvert les conflits de plus d’une trentaine de pays au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine, y compris dans les zones les plus risquées du monde comme l’Irak, la Libye, la Syrie, le Liban (en 2006), la Colombie... Elle a écrit sur le conflit israélo-palestinien, le printemps arabe, la chute de Mouammar Kadhafi...

À seulement 40 ans, elle affiche déjà une carrière impressionnante : elle a donné plus de 60 conférences dans sept pays. Elle est le seul membre argentin de la Commission pour la promotion du sommet mondial de la paix et du « Dart Center » de l’Université de Colombie. Elle est la représentante de l’International Press Club de Madrid en Argentine et lauréate de 28 prix professionnels et internationaux. Parmi les récompenses qu’elle a reçues, on peut citer : les Prix et reconnaissances de l’International Press Club de Madrid, de la Fondation Culture de paix en Espagne, du Sénat d’Argentine, de la Chambre des députés d’Argentine, de l’ambassade du Liban à Buenos Aires ainsi que du Comité international de la Croix-Rouge. En 2018, elle a été élue parmi les personnalités libano-américaines les plus influentes au monde par l’organisation « Lebanese in the USA & Canada ». En 2019, elle a été sélectionnée par LIFE – Dirigeants libanais de la finance internationale, basée à Londres – comme l’une des « personnalités les plus notoires de la diaspora libanaise ».


Première visite au Liban pour couvrir le conflit de 2006
C’est dans des circonstances graves que Karen Maron a pu réaliser son rêve d’enfance : connaître le Liban. Sa première visite au pays du Cèdre a en effet lieu durant la guerre de 2006, au moment du conflit avec Israël. « On m’avait conseillé d’éviter ce premier contact avec le pays de mes ancêtres dans de telles circonstances, mais Dieu a voulu que cette rencontre ait lieu dans ce contexte-là, raconte-t-elle. C’était dur ! Couvrir la guerre au Liban, c’était comme si je couvrais ma propre guerre. J’étais sur ma terre, sous mon ciel, dans ma mer, et cela m’a obligée à être d’autant plus rationnelle et objective, afin que mes sentiments personnels n’interfèrent pas dans ma couverture des événements. Ce qui n’a pas empêché que dans ce pays où mes parents sont nés, j’ai senti une forme d’amour, de chaleur et d’osmose du fait d’être réunie avec mon Liban. »

Quelques années plus tard, Karen Maron reviendra s’installer au Liban pour couvrir le conflit syrien. Durant cette période, elle a eu l’opportunité d’interviewer le président de la République, Michel Aoun, juste quelques mois avant son élection à la tête de l’État.

« Le fait d’être argentine d’origine libanaise a façonné toute ma vie, confie la journaliste. Un ami m’a baptisée un jour “la fille du vent”… mais il est très loin de la vérité, je me considère plutôt comme une fille de la mer. Les Libanais sont un peuple de la mer et moi, avec mon métier de journaliste, je parcours le monde pour raconter les histoires de nos mers, de nos cultures et de nos terres. Et c’est un honneur pour moi d’avoir été distinguée plusieurs fois au sein de la diaspora libanaise. Être reconnue par mon peuple me donne plus de responsabilités : je me dois d’être, jour après jour, toujours plus cultivée et plus professionnelle dans mon métier. Je suis fière de pouvoir hisser très haut le drapeau du Liban dans le monde entier. »

« Laisser une trace positive pour l’éternité »
De la guerre et de son cortège de tortures et destructions, y a-t-il des choses à tirer ? Pour l’avoir côtoyée si souvent, Karen Maron répond : « Durant la guerre, on devient ce qu’on n’était pas, écrivait Albert Camus. Après de longues années dans les zones des conflits, j’avoue avoir appris l’empathie, l’acceptation – qui est différente de la résignation. » Elle cite le psychiatre suisse Carl Jung, qui disait que « l’homme est ombre et lumière ». « Dans la guerre, la lumière des uns luit et l’ombre des autres s’obscurcit, affirme-t-elle. On est libre de choisir d’être ce qu’on veut. On est libre de choisir l’ombre et libre de choisir la lumière. »

Et de conclure : « Tout ce qu’on fait dans notre vie se reflète dans l’éternité : nos actions, nos émotions et nos comportements. Ils sont gravés dans la mémoire de l’univers. C’est la raison pour laquelle, vis-à-vis de l’honneur de ma famille, de mes traditions et de mes valeurs, je fais en sorte que mes actes et mes choix dans ma vie laissent une trace positive dans le monde. »

Cette page est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com


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