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Agenda - Hommage

Pierre Gannagé ou la rigueur courtoise

Les années 80. Pour arriver à la faculté de droit, on passe, en courant un peu plus vite, par une ruelle sombre envahie d’herbes folles. L’essentiel, c’est d’éviter ce franc-tireur tapi dans l’ombre qui a déjà fait tant de victimes.

Dans la grande salle de classe aux vitres constellées d’éclats d’obus, un professeur d’apparence frêle nous explique d’une voix douce les multiples méandres du « DIP » (droit international privé), une matière redoutée entre toutes. Les informations coulent de source, le raisonnement est si rigoureux, si élégamment maîtrisé qu’il en devient évident. Et l’on se prend à croire que ce n’est pas si difficile que ça et que l’on s’était fait une montagne de rien. Erreur, bien sûr.

Doyen, Pierre Gannagé, que les sirènes du pouvoir, tout pouvoir, n’ont jamais tenté, fait preuve de la même rigueur courtoise teintée d’un humour si fin que d’aucuns ne le saisissaient même pas. Pourvu d’un jugement sans faille sur ses contemporains juristes, il savait écarter d’une pirouette malicieuse – mais jamais blessante – les loups aux dents longues dépourvus de talent et recruter les meilleurs, n’ayant jamais le souci mesquin si répandu qu’ils lui fassent de l’ombre. C’eût d’ailleurs été tout à fait impossible.

Homme de conviction et de foi, le doyen Gannagé savait aussi faire preuve de pragmatisme et de souplesse dans son approche de la société multiconfessionnelle libanaise et de « l’Orient compliqué ». C’est que, pour lui, les textes de loi n’étaient jamais des dogmes rigides, mais des outils au service d’un humanisme tolérant et universel.

Dans le privé, Pierre Gannagé formait avec son admirable épouse Mona un couple soudé partageant les mêmes valeurs, d’ailleurs transmises à leurs filles, contribuant, chacune dans son domaine, à la compréhension des êtres et du monde, la moindre n’étant pas Léna Gannagé, l’actuelle doyenne de la faculté de droit de l’Université Saint-Joseph.

2018, dernière image : le doyen Gannagé, désireux de participer à la cérémonie d’hommage à Émile Tyan, amorce péniblement la descente de l’escalier de la salle. Les gardiens, spontanément, tentent de l’assister. D’une main ferme, il repousse toute aide. Il descendra l’escalier tout seul, s’asseyant discrètement, à son habitude, loin des premiers rangs.

Tout l’homme est là : fidélité aux amis, dignité et discrétion.

Adieu, Monsieur le Doyen. Je ne vous appellerai plus jamais à Noël. Ni même à Pâques.

Nada NASSAR-CHAOUL

Les années 80. Pour arriver à la faculté de droit, on passe, en courant un peu plus vite, par une ruelle sombre envahie d’herbes folles. L’essentiel, c’est d’éviter ce franc-tireur tapi dans l’ombre qui a déjà fait tant de victimes. Dans la grande salle de classe aux vitres constellées d’éclats d’obus, un professeur d’apparence frêle nous explique d’une voix douce les multiples méandres du « DIP » (droit international privé), une matière redoutée entre toutes. Les informations coulent de source, le raisonnement est si rigoureux, si élégamment maîtrisé qu’il en devient évident. Et l’on se prend à croire que ce n’est pas si difficile que ça et que l’on s’était fait une montagne de rien. Erreur, bien sûr. Doyen, Pierre Gannagé, que les sirènes du pouvoir, tout pouvoir, n’ont...