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Récit

À Idleb, la révolution par le théâtre de Walid el-Rached

Le comédien et metteur en scène a créé un théâtre de marionnettes afin de rendre le sourire aux enfants.

Walid el-Rached, le marionnettiste de Saraqeb.

C’est l’histoire d’un lion (Assad en arabe), roi de la jungle, d’une souris et d’un oiseau... « Non je ne veux pas jouer le rôle du lion ! Je ne veux pas être le monstre, c’est Bachar el-Assad », crie une petite fille en refusant la marionnette que lui tend Walid el-Rached. La guerre est tout ce que ces enfants ont connu depuis leur naissance. Leur ville, Saraqeb, située dans le rif d’Idleb, est un vaste champ de ruines, bombardée depuis cinq ans par le régime syrien et son allié russe.C’est sur ces mêmes gravats que l’artiste aux multiples casquettes installe régulièrement son petit théâtre de fortune, rejoint par une nuée d’enfants. « On m’appelle la “télévision du quartier” », plaisante-t-il. « La première fois que j’ai réalisé un spectacle de marionnettes, les enfants riaient aux éclats. Ce sont des enfants qui ont habituellement peur d’une voiture qui démarre qu’ils confondent avec les avions de guerre. Et là, ils riaient, et moi je pleurais de joie », raconte le comédien via WhatsApp.

C’est dans cette même ville qui l’a vu grandir, et qu’il n’a jamais souhaité quitter, que Walid el-Rached continue de vivre pour sa passion, le théâtre. Le dernier grand fief rebelle et jihadiste qui résiste aux forces loyalistes accueille plus de trois millions d’habitants, dont la moitié sont des déplacés de tout le pays. La région, aujourd’hui en proie à une offensive d’une violence sans précédent, a souvent été dépeinte par les prorégime comme un terreau extrémiste et archaïque. Le groupe Hay'at Tahrir al-Cham (HTC), ex-branche syrienne d'el-Qaëda, a pris le contrôle total de la région en janvier dernier. « À chaque époque son label trompeur. On nous accuse d’être des terroristes, comme on avait accusé dans les années quatre-vingts mon oncle d’être un frère musulman, alors qu’il était athée et membre du Parti communiste », déplore Walid. Né dans une famille de lettrés et de musiciens, le comédien de 26 ans a compris très jeune qu’il fera de la scène. Élevé en partie par ses oncles, son père étant décédé alors que Walid n’avait que 20 jours, la cave familiale remplie de livres politiques, de pièces de théâtre occidentales et même d’ouvrage interdits, a été le lieu de pénitence des enfants turbulents de la famille propice à leur éveil intellectuel. En 2008, il a 15 ans lorsqu’il rejoint une petite troupe d’amateurs chapeautée par le parti Baas, et étrangement baptisée « La jeunesse de la révolution ». « Que tu sois avec ou contre le parti, il n’y avait pas d’autre choix pour ceux qui souhaitaient faire du théâtre », dit-il. Outre la censure contre laquelle se heurtent les pièces et autres saynètes qu’ils écrivent, les comédiens ne bénéficient à l’époque ni d’un espace de liberté ni d’une réelle reconnaissance de la part du public. Sa mère le voit en médecin, l’appelle docteur Walid. « Je suis docteur en théâtre », lui dit-il. En 2011, son interprétation du personnage tourmenté de Hamlet lui fait remporter le prix du meilleur comédien lors d’un concours organisé par le Baas, à travers tout le gouvernorat d’Idleb.


(Lire aussi : Le régime syrien poursuit sa politique de la terre brûlée à Idleb)


Photo de Bachar
La révolution qui éclate peu de temps après vient planter un tout autre décor. La haine et le ressentiment qu’éprouve la population envers la tyrannie d’Assad, et qu’elle refoule depuis tant d’années, s’affiche enfin au grand jour. « La haine du régime a grandi avec nous. Je me souviens qu’à huit ans, j’étais revenu de l’école avec une photo de Bachar (qui venait de succéder à son père) et je l’avais collée au mur. J’ai eu droit à un sermon en bonne et due forme de mon oncle qui m’a lancé : “Celui-là, je ne veux pas le voir chez nous !”, avant de m’expliquer les raisons de sa colère », raconte Walid. Lors de vagues de répression du régime dans les années 80, son père, aveugle, ainsi que ses deux oncles ont été jetés en prison et torturés. L’un d’entre eux y restera neuf ans. Saraqeb a été l’une des premières villes à participer aux manifestations contre le régime d’Assad. « C’est la première fois que j’ai senti en moi une conscience citoyenne. Les protestations pacifiques de 2011, c’était une représentation théâtrale à grande échelle », confie-t-il. La révolution libère instantanément la parole, mais elle contrecarre en même temps les plans de Walid. Ses rêves d’entamer des études théâtrales et d’en faire son métier sont alors compromis, ou du moins remis à plus tard. En 2013, il rejoint en tant que bénévole le projet « Caravane magique », créé en 2013 par deux activistes de la région, Khaldoun el-Batal et Qassem el-Hammad, et ayant pour but d’éloigner les enfants de leur quotidien sous les bombes et les privations. Alors que de nombreuses initiatives sociales et culturelles éclosent à Saraqeb comme dans toute la région d’Idleb, des groupes radicaux font leur apparition sur la scène. En avril 2013, le groupe État islamique annonce l’instauration de son califat en Syrie et en Irak. Un siège de l’organisation s’installe peu après à Saraqeb, avant d’être chassé un an plus tard. « On n’entendait plus que le mot “jihad”. Ils sont venus les uns après les autres nous imposer un islam éloigné du nôtre et détruire le drapeau de la révolution. Tout cela évidemment a profité au régime », déplore l’artiste. « Un émir de Daech (acronyme arabe de l’EI), 17 ans à peine, m’a menacé sur Facebook de me trancher la tête parce que j’avais posté une photo d’une croix et d’une mosquée, expliquant que la révolution appartenait à tous. En 2014, un groupe armé m’a traité de sorcier à cause de ma participation à la Caravane magique, c’était devenu le moyen-âge ici », raconte Walid.


(Lire aussi : Dans le Nord syrien, des déplacés vivent leur premier ramadan de sans-abris)



Théâtre itinérant
C’est pour contrer l’endoctrinement et l’embrigadement des mineurs que le marionnettiste s’est lancé à corps perdu dans le théâtre pour enfants. Une grande partie d’entre eux est déscolarisée depuis plusieurs années. « Ils me voient comme le Père Noël et me demandent tout le temps des spectacles. Je leur parle de traditions, de valeurs, de paix et de fraternité. Des erreurs de notre génération et de la révolution, afin qu’ils ne grandissent pas avec la haine », dit-il, en y déployant toute son énergie et le peu de moyens à sa disposition. Sans aucun soutien financier, il peut compter sur l’entraide de son entourage qui croit en sa vocation. Des amis lui ramènent ainsi des marionnettes de Turquie, d’autres font les chauffeurs, lui dessinent des personnages et il fabrique lui-même ses décors. L’année dernière, il crée son propre théâtre itinérant et tente de faire vivre le théâtre d’ombres. Cet art traditionnel syrien a été inscrit sur la « liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente » de l’Unesco. Autodidacte, assoiffé de savoir, Walid lit tous les ouvrages qu’il parvient à se procurer, et regarde des vidéos de pièces étrangères sur internet. « Le théâtre c’est ma révolution », affiche, déterminé, Walid. « Je rêve de jouer le Bossu de Notre-Dame. C’est un roman de Victor Hugo qui m’a beaucoup marqué. J’ai comparé la défense des églises à celle de la révolution. Notre-Dame vient de brûler mais elle résiste, tout comme nos espoirs en l’avenir », confie-t-il.

Dans Khayal Kordello, un spectacle d’ombres monté en hommage à l’acteur Zaki Kordello, détenu depuis 2012, et présenté simultanément le 11 mai dernier à Saraqeb, à Beyrouth, en France et en Turquie, Walid et les autres interprètes ont centré leur discours sur la question des prisonniers et des disparus. D’autres spectacles sont en préparation, dont un avec l’acteur syrien réfugié en France Farès el-Helou et Hala Omran en Allemagne. La semaine prochaine, Walid el-Rached passera la fête du Fitr dans un camp de déplacés à l’ouest d’Idleb, auprès des enfants. « Ce sont les oubliés de l’histoire, ils ont besoin de nous », conclut-il.


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C’est l’histoire d’un lion (Assad en arabe), roi de la jungle, d’une souris et d’un oiseau... « Non je ne veux pas jouer le rôle du lion ! Je ne veux pas être le monstre, c’est Bachar el-Assad », crie une petite fille en refusant la marionnette que lui tend Walid el-Rached. La guerre est tout ce que ces enfants ont connu depuis leur naissance. Leur ville, Saraqeb,...

commentaires (1)

Sans aucun doute ,cette noble terre syrienne est capable d engendrer des hommes saints comme ce jeune walid et le diable en personne comme le boucher abruti et tueur d enfants a la tete du pouvoir a Damas .

HABIBI FRANCAIS

09 h 05, le 29 mai 2019

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Commentaires (1)

  • Sans aucun doute ,cette noble terre syrienne est capable d engendrer des hommes saints comme ce jeune walid et le diable en personne comme le boucher abruti et tueur d enfants a la tete du pouvoir a Damas .

    HABIBI FRANCAIS

    09 h 05, le 29 mai 2019