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Liban

Entre Dhour Choueir et Mrouj, les stigmates de l’occupation syrienne

Reportage

De nombreuses bâtisses demeurent délabrées quatorze ans après le départ des troupes de Damas.

01/05/2019

Le 26 avril 2005, l’armée syrienne quittait le Liban après trente ans d’occupation. Quatorze ans plus tard, divers endroits, au Liban, portent néanmoins toujours les stigmates de cette présence. Il s’agit notamment de nombreux bâtiments situés dans des localités où le poids de l’occupation était particulièrement lourd. C’est le cas dans les villages de Dhour Choueir, de Aayroun, de Mrouj et du Bois de Boulogne dans le Metn, et ailleurs, comme à Aley ou encore à Tripoli.

Si dans ces localités de nombreux bâtiments anciennement occupés par les troupes de Damas demeurent délabrés et inhabités, c’est soit parce que leurs propriétaires ont quitté le Liban durant la guerre, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens de reconstruire.

« Plus des 75 % de villas, maisons et immeubles ont été reconstruits », affirme le président du conseil municipal du Bois de Boulogne, Georges Kfoury. « Durant bien longtemps, cette zone était sinistrée. Aujourd’hui, quelques dizaines de maisons seulement demeurent délabrées, notamment trois immeubles où logeaient les officiers syriens sur la route principale », dit-il. « Certains propriétaires, notamment ceux qui vivent toujours au Liban, se sont endettés auprès des banques pour reconstruire leurs maisons occupées par l’armée syrienne », raconte-t-il.

Cependant, à l’œil nu, on observe que, dans cette région où le pin parasol est roi et où la plupart des bâtiments sont construits en pierre de taille blanche, de nombreuses maisons sont toujours très endommagées, notamment celles qui nécessitent beaucoup de fonds pour être restaurées. De Dhour à Mrouj, c’est le cas de l’ancienne boîte de nuit La fourmi, de l’immense hôtel Moukarzel ou encore du somptueux hôtel Kassouf. Certaines villas délabrées, à la fois par l’occupation syrienne et le passage du temps, aussi bien sur la route principale que les rues secondaires, à Dhour Choueir, au Bois de Boulogne et à Mrouj sont à vendre.

« Les soldats syriens occupaient les plus belles villas et les plus beaux bâtiments. Ils démontaient des statues pour les transporter en Syrie. Ils se chauffaient avec les boiseries et les volets des maisons », s’indigne encore aujourd’hui Élie Saliba, qui tient un restaurant à Mrouj. « J’étais soldat de l’armée libanaise et que de fois les militaires syriens me retenaient exprès au barrage de leurs services de renseignements dressé durant plus de 25 ans au rond-point du Bois de Boulogne. Que d’humiliations nous avons subies ! » s’insurge-t-il.

Michel Kfoury, employé municipal au Bois de Boulogne, se souvient des années d’occupation en montrant les immeubles toujours délabrés de son village. « J’étais à l’université en 2005. J’avais pris part à presque toutes les manifestations du lundi ayant suivi l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et à celle du 14 mars bien sûr. Je me rendais au centre-ville de Beyrouth, je manifestais contre l’occupation syrienne et je rangeais le drapeau libanais dans mon sac à dos, au niveau de Bickfaya, juste avant d’atteindre les villages occupés », raconte-t-il.

Comme beaucoup d’autres habitants de la région, il n’est pas près d’oublier le jour du départ de l’armée syrienne. « Le barrage du Bois de Boulogne a été le dernier point qu’ils ont évacué dans le Metn, le même jour que celui de Anjar, où se trouvait le centre des services de renseignements syriens au Liban », dit-il.

Et Élie Saliba de renchérir : « Je n’oublierai jamais ce 26 avril 2005. L’armée libanaise s’était déployée pour éviter tout débordement. Je suis sorti dans la rue pour voir la colonne de blindés syriens partir. Ce jour-là, j’étais heureux. »


(Lire aussi : Geagea à L’OLJ : Il n’y a pas de come-back de l’influence syrienne au Liban)

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Tristes amalgames...

« Les Syriens ne sont pas partis. » C’est ce que répètent la plupart des habitants interrogés dans les villages où étaient cantonnés les soldats de Damas au Metn. Les troupes syriennes sont parties en 2005, et à partir de 2012, des centaines de milliers de Syriens fuyant la guerre dans leur pays ont commencé à trouver refuge au Liban. Alors qu’une très grande partie de ces réfugiés ont fui les exactions du régime syrien, dans ces villages du Metn comme ailleurs, où les troupes de Damas ont fait la loi durant trente ans, les amalgames sont trop souvent de mise.

« Trente mille soldats sont partis en 2005 pour être remplacés par deux millions de réfugiés », s’exclame le président du conseil municipal du Bois de Boulogne, Georges Kfoury, dont le village compte 36 familles syriennes. Il continue sur sa lancée, posant une question à laquelle il répond lui-même. « En Syrie, il y aura à la fin de la guerre et, comme partout au monde, un vainqueur et un vaincu. Les réfugiés que nous accueillons sont aussi bien des supporters du régime que des opposants. Les perdants resteront chez nous », estime-t-il.

Dans une librairie du village, Thérèse Hajj, octogénaire francophone, s’exclame, faisant allusion au départ des soldats et à l’arrivée des réfugiés : « Ils ont à peine tourné le dos pour revenir plus nombreux mais… autrement. » Ses propos semblent vexer ses deux clients, des réfugiés syriens au Liban venus faire des photocopies dans l’échoppe. « Dans ma librairie, tout le monde est le bienvenu. J’ai autant de clients syriens que libanais », dit-elle quand elle remarque leur gêne. Après avoir laissé ses clients évoquer leur ras-le-bol de la guerre et leurs opinions politiques, et alors qu’elle a fini les photocopies, la libraire leur lance, tout sourire : « Voilà, c’est fini ! Et au fait, vous partez quand ? »



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edouard ghammache

Dommage et encore dommage pour ce si beau pays.

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