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Moyen Orient et Monde

« L’Algérie n’est pas un ring. Allez régler vos comptes ailleurs »

Reportage

Les étudiants algériens continuent sans relâche de manifester pour le départ du « système », alors que plusieurs hommes d’affaires sont dans le viseur de la justice.

24/04/2019

Comme chaque mardi depuis le 22 février, plusieurs milliers d’étudiants, issus de différents campus de la capitale, ont investi hier les rues du centre d’Alger pour demander le départ du « système ». Si la semaine passée, la marche des jeunes manifestants a été réprimée par les policiers antiémeute, déployés en grand nombre, cette fois-ci, les étudiants contestataires ont pu se rassembler dans le calme sur le parvis de la Grande Poste, devenu l’épicentre de la protestation à Alger.

Trois semaines après la démission du président Abdelaziz Bouteflika, remise au Conseil constitutionnel le 2 avril, la détermination des étudiants à en finir avec un « système obsolète et corrompu » semble intacte. Dans leur viseur notamment : le chef de l’État par intérim Abdelkader Bensalah et le Premier ministre Noureddine Bedoui. En signe de contestation, de nombreuses universités à travers le pays observent un mouvement de grève depuis le début du mois. Au lieu d’aller en cours, les étudiants grévistes participent à différentes activités organisées à l’intérieur des facultés : ateliers de fabrication de pancartes, initiation au droit constitutionnel, cours de secourisme, etc.


(Pour mémoire : Nouvelles arrestations d’hommes d’affaires proches de Bouteflika)


« Une révolution, ça prend des mois, voire des années. Ce n’est pas en deux mois qu’on va tout régler. Le pouvoir joue la montre, il pense que notre motivation va s’amenuiser avec le temps, mais il a tort », assure Yasmine, étudiante à l’École nationale des travaux publics, positionnée en milieu de cortège. La tête couverte par un casque de chantier jaune, la jeune femme de 20 ans soutient : « Si on est encore là pour un neuvième mardi consécutif de protestation, c’est parce qu’on est prêt à aller jusqu’au bout, jusqu’à la seconde République. »

À ses côtés, sa camarade de promotion Louisa, un drapeau algérien noué autour des épaules, renchérit : « L’Algérie, c’est un bijou ! On n’a qu’une seule envie, c’est de construire notre pays. On en a marre de devoir aller à l’étranger pour réaliser nos projets. On est une génération capable, qu’ils nous laissent faire ! »


(Lire aussi : Algérie: le président du Conseil constitutionnel, nouvelle victime de la rue?)



Arrestations d’hommes d’affaires

Au même moment, les quatre frères Kouninef, Rédha, Abdelkader, Karim et Tarek, propriétaires de KouGC, un important groupe privé spécialisé dans le génie civil, l’hydraulique et le BTP, sont présentés devant le parquet d’Alger dans le cadre d’une enquête anticorruption. La fratrie, réputée pour être proche de Saïd Bouteflika, le frère cadet de l’ancien président, est soupçonnée d’avoir conclu des contrats avec des institutions publiques sans honorer leurs engagements contractuels.

La veille, Issad Rebrab, considéré comme l’homme le plus riche du pays, fondateur de Cevital, le principal conglomérat privé d’Algérie, actif dans les secteurs de l’agroalimentaire, la sidérurgie et l’électroménager notamment, a été placé sous mandat de dépôt pour surfacturation, fausse déclaration concernant des mouvement de capitaux de et vers l’étranger et importation de matériel usagé. Le patron de 74 ans est depuis incarcéré à la prison d’el-Harrach, à l’est d’Alger, où se trouve Ali Haddad, l’ex-président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), connu pour sa proximité avec la famille Bouteflika. Ce puissant homme d’affaires, à la tête de la principale entreprise privée de BTP, ETHRB, a été arrêté dans la nuit du 31 mars près de la frontière avec la Tunisie alors qu’il était sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire (IST), puis placé en détention provisoire le 3 avril. On lui reproche l’obtention illégale d’un second passeport algérien. Et hier soir, la télévision nationale algérienne annonçait, sans plus d’explication, le limogeage du PDG du géant pétrolier et gazier public algérien Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour.


(Pour mémoire : Les Algériens défilent en masse, sans incident, pour un 9e vendredi consécutif)



Dans les rangs des manifestants, beaucoup se méfient de la tournure de cette lutte contre la corruption, qui relève selon eux davantage d’une guerre clanique au sein du régime. « Ce n’est pas ça la justice. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de justice en Algérie étant donné que nous n’avons jamais vécu dans un État de droit », assène Yassir, un étudiant en génie chimique à l’École nationale polytechnique (ENP) d’Alger. Sur une affiche, le jeune homme de 21 ans interpelle le chef d’état-major, Gaïd Salah, et l’ancien directeur des renseignements, le général Toufik : « L’Algérie n’est pas un ring. Allez régler vos comptes ailleurs. » Près de lui, Farès, également étudiant à l’ENP, s’interroge : « Pourquoi ces hommes d’affaires en particulier ? Pourquoi pas Saïd Bouteflika ou des généraux ? Le pouvoir sacrifie quelques symboles pour tenter de nous satisfaire. Mais nous ne sommes pas dupes de ces manœuvres politiques. »

Aucun d’eux n’ira voter le 4 juillet, lors de l’élection présidentielle déjà très contestée. L’opération de révision du fichier électoral s’est difficilement achevée hier puisque plus d’une trentaine de maires, de régions différentes, ont refusé de se prêter à l’exercice et ont décidé de boycotter ce rendez-vous électoral. Dans le même temps, des magistrats ont annoncé leur refus de superviser le scrutin, affirmant leur solidarité avec le mouvement populaire de contestation. « On ne votera pas tant que les élections seront organisées par un gouvernement et un Conseil constitutionnel illégitimes », prévient enfin Farès.


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