Nos Lecteurs ont la Parole

13 avril 1975, pourquoi l’autobus ne devait pas passer

par Eddy TOHMÉ
OLJ
16/04/2019

De l’histoire retiens deux dates, disait William Shakespeare, et de la guerre du Liban ne retiens que le 13 avril 1975, répliqueront les bonnes âmes, jour où tout a commencé, jour funeste où le pays a officiellement basculé pour quinze longues années dans l’horreur d’une guerre moyenâgeuse. 13 avril 1975, quartier de Aïn el-Remmané, des miliciens en cagoule surgis de nulle part mitraillent à bout portant un autobus transportant des civils palestiniens se rendant d’un camp à l’autre, le bilan est lourd, très lourd, trente morts, trente morts de trop. Depuis que j’ai appris à lire et plus tard à enseigner, c’est la seule version qu’il m’ait été donné d’entendre… le bus, Aïn el-Remmané, les miliciens en cagoule, les Palestiniens… version tellement médiatisée, jouée, répétée, filmée, que beaucoup sont allés jusqu’à faire l’amalgame avec Sarajevo, prenant les miliciens phalangistes pour Gavrilo Princip et les occupants du bus pour des archiduchesses éplorées. Et le metteur en scène de West Beirut, à travers les yeux de l’enfant assistant au carnage, a fait plus qu’un film, il a imposé à des générations son propre 13-Avril.

Cette version de l’étincelle qui a mis le feu au Liban ne m’a convaincu qu’à moitié car il y a, comme dirait l’homme de Stratford-upon-Avon, quelque chose de pourri dans cette histoire. En effet, si tout le monde sait plus ou moins ce qui s’est passé le 13 avril et si tous les Libanais ont vécu l’enchaînement infernal qui va suivre, pourquoi ne pas s’attarder sur ce qui se passait avant ce jour fatidique où tout le pays a basculé dans l’horreur ?Au début étaient les camps, devenus avec le temps les hauts lieux de la lutte anti-impérialiste où des centaines de guérilleros de tout poil venaient donner leur classe à des Palestiniens en guenilles baptisés pompeusement fedayin, ou faire les leurs sous l’œil vigilant de conseillers cubains et sud-yéménites. De la bande à Baader aux Brigades rouges italiennes en passant par le Sekigun japonais, tous les groupuscules subversifs ont transité par ces camps qui étaient en train de devenir, avec le temps et l’afflux d’armes et d’instructeurs du bloc de l’Est, des bastions imprenables hérissés de fortins.

À cela s’ajoutait, pour ces farouches défenseurs de la souveraineté libanaise qu’étaient les Phalanges, de devoir supporter l’insupportable qui se traduisait au quotidien par les exactions, les empiétements et les débordements du CLAP, un vague commandement unifié qui était censé chapeauter l’action des organisations de combat palestiniennes ou du RASD, le renseignement de l’OLP pour qui tout phalangiste libanais était un espion à la solde des sionistes tout juste bon à être interrogé dans les caves du camp de Tall el-Zaatar ou dans une des multiples prisons souterraines de la capitale. Et la situation ne faisait qu’empirer avec le temps, les brimades se sont transformées en harcèlement, les exactions en enlèvements, et cela au nom de la sacro-sainte cause palestinienne qui bénéficiait de la bienveillance d’une partie de la population libanaise, qui voyait en ces fedayin hirsutes l’armée salvatrice qui allait l’aider à renverser l’infâme diktat établi quelques cinquante ans plus tôt par la seule main valide du général Gouraud. Les voix qui s’étaient tues après Maysaloun se sont réveillées à l’appel des légions du retour.

Cela devait s’arrêter quelque part, le hasard a voulu que se soit à Aïn el-Remmané où, dit-on, même les pierres sont phalangistes. Si l’autobus était passé, il l’aurait fait sur le corps du Liban indépendant, souverain et multiconfessionnel. On connaît la suite, on l’a vécu.


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