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Ivo Dimchev, chantre gothique du désarroi de vivre

Spectacle

Invité pour deux spectacles au Bipod cru 2019, l’artiste est un danseur-chanteur qui s’apparente à l’underground des cabarets berlinois 1930. Mais pas que ! Polyvalent, il se revendique, bien haut, sans barrières ni frontières.


11/04/2019

A 43 ans, le bulgare Ivo Dimchev, sofiote de souche, est un personnage hors rang et hors norme, dont les vidéos inondent la Toile.

Chorégraphie, composition, photographie, théâtre... Ivo Dimchev multiplie les talents et, comme le mercure, échappe à toute classification. Dimchev appartient à ces gens du spectacle un peu "étranges, pour qui toutes les barrières et frontières sont bannies. Mais pour son tour de chant, mardi et mercredi soir dans le cadre de Bipod 2019, sous le dôme métallisé de Citerne Beirut, au croisement de la Quarantaine, ses mots, sa musique et sa gestuelle à la Marlene Dietrich, même dans leur redondance obsédante et entêtée, interpellent. Et malgré les artifices et l'excès, touchent le cœur.

Rencontre pour en savoir plus sur ce touche-à-tout qui ne craint jamais de se jeter dans toutes les eaux. Mais voilà qu’après à peine deux phrases, la diva tourne les talons et met fin à l’entretien, n’étant pas d’humeur à donner une interview. « Oui premier voyage en Orient », avait-il murmuré. Interrogé sur ce qu'il avait pu voir du Liban, il répond, d'un ton maussade : « Je n’ai rien vu. Je ne veux voir ni voitures, ni buildings. Je suis là pour travailler. Quand je serai en vacances, je prospecterai ». Point final. Le keyboard sous le bras, une casquette à strass vissée sur son crâne rasé, le sourcil orné d’un piercing, il s'en va. Laissant son interlocuteur pour le moins abasourdi.

Mais l’explication est donnée le soir même à partir de la scène de Citerne Beirut.

Il surgit de la pénombre, short-culotte bleu marine, espadrilles au bout des jambes nues et veste en jeans déboutonnée ouverte jusqu’au nombril, portée à même la peau pour laisser transparaître un torse aux abdominaux travaillés. Juché sur un tabouret, le clavier électrique aux multiples octaves sur les genoux, Ivo s’en prend à l’éclairage (et l’éclairagiste !) qui le rend, avec une fine moustache à la Clark Gable, encore plus blafard avec ses lèvres vermillonnées, ses paupières fardées et sa boucle d’oreille qui scintille.

Qu’elle soit rouquine, aubergine, noir de geai ou blonde peroxydée comme ce soir-là, sa perruque à ras de nuque et frange à la manière de l’Ange Heurtebise de Jean Cocteau ou du moussaillon de Jean Genet, diffuse les atmosphères sulfureuses des milieux enfumés et interlopes des cabarets berlinois du siècle dernier. D’emblée, comme une insaisissable excuse, il annonce ses authentiques couleurs de fragilité et de vulnérabilité, en susurrant au micro, avec les minauderies d’une chatte câline : « Chanter, c’est ma maison, chanter me rend heureux, chanter me rend gentil, chanter me redonne mon humanité… » Voilà, maintenant tout est clair.

Le spectacle peut commencer car la lumière a baissé, l’artiste a croisé les bras après avoir élargi l’échancrure de la veste comme pour plus de séduction et de provocation, incliné la tête comme une sculpture (son album à succès s’appelle justement Sculptures) de Giacometti, face à l’attente d’un public pris de curiosité. Et se succèdent, entre pointes d’humour acidulées et mélancolie des êtres en attente d'amours salvatrices, des chansons pour une voix singulière entre aigus de tête à la Klaus Nomi, déferlantes à la Alain Stivell et cris à la David Daniels. De l’autre côté du spectre, il y a aussi les graves rassurants et prolongés où la virilité et la testostérone ont de brusques emballées éruptives. Curieux mélange qui désarçonne et séduit l’auditeur pour le confronter et le révéler à lui-même et à l’autre…

Ballades d’un trouvère moderne disjoncté, déjanté que ces chansons habitées de spleen qui se ressemblent dans leur rythme et cadence pour des mots de poésie urbaine et de quête de paix intérieure… Ivo Dimchev renforce la particularité de son expression avec des gestes théâtraux et emphatiques, aux confins d’un expressionnisme germanique, qui n’ont rien à envier à l’interprète de l'Ange Bleu, Ute Lemper et même parfois Barbara.

La lumière revient, le chanteur, debout, entre galopin effronté ou timide et personnage échappé des coulisses et loges des transformistes, tire sagement sa révérence. Un tour de chant surprenant qui capte l’attention et l’ouïe comme la voix d’une Mélusine doublée d’un Achille contant ses heurs et malheurs à travers les accents et la stature d’un molosse aux gestes de poupée de porcelaine.

Il attend les « selfies » avec l’auditoire. Entre-temps, une fleur dans son étui en papier transparent est offerte par Mia Habis accompagnée d’une longue, très longue accolade. Dehors la nuit est douce et réconfortante et lentement le public se dissémine.


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