Je me réjouis de votre nomination à ce poste et vous souhaite toute la bonne chance du monde. Je vous écris pour attirer l’attention de votre ministère sur l’état de l’autisme dans notre pays, le 2 avril étant généralement la Journée mondiale de sensibilisation dédiée à ce handicap.
Certes, les dossiers doivent s’amonceler sur votre bureau, tant la demande est grande concernant les causes sociales qui relèvent essentiellement de votre ministère et les besoins sont pressants dans ce domaine.
Mais il y a une cause qui a besoin et doit attirer votre attention plus que les autres, celle des personnes autistes dans notre pays. De toutes les personnes autistes, dès le bas âge et jusqu’à la personne âgée qui a aussi des besoins bien spécifiques.
Il est temps d’avoir dans notre pays, à l’instar des pays développés sur le plan de la santé, un plan autisme national qui regrouperait une feuille de route et une stratégie nationale pour les années à venir à l’égard de ce handicap et de ce qu’il charrie comme besoins, exigences, aspirations et désirs. Bon nombre de nations ont adopté de tels plans et s’acharnent à mettre en place des politiques nationales bien ciblées pour améliorer les conditions des personnes autistes.
Or ceci manque cruellement dans notre pays.
Dès l’apparition des premiers symptômes, soit en très jeune âge, les parents vivent un parcours du combattant pour leur enfant. Ils errent de médecin en médecin, de structure d’accueil à une autre école spécialisée, avec des moyens énormes dont ils ne disposent nécessairement pas et qui doivent être alloués pour l’éducation et la prise en charge de leur enfant. Au grand dam des familles, certains enfants sont vite refoulés des garderies et d’aucuns se plaignent de manque de structures spécialisées.
Par ailleurs, il se trouve que l’autisme est une condition hétérogène en soi, avec bon nombre d’enfants qui ont des sévérités d’atteinte différentes et des niveaux intellectuels hétéroclites. Or à part quelques centres spécialisés, et quelques établissements scolaires, un nombre considérable d’écoles rechignent à les garder en classe avec les autres enfants, démontrant ainsi la limite de l’école classique qui installe désormais un système d’enseignement rigide auquel ne peuvent se plier les enfants atteints d’un tel handicap.
Les enfants sont désorientés, changent d’école en école, alors que le propre de l’autisme est qu’il ne s’adapte pas au changement, les parents sont désemparés, la souffrance gagne les familles et nous assistons tous en tant que professionnels à une offense au quotidien à l’enfance, à la condition de handicap et à la dignité humaine.
D’où la nécessité d’avoir pour nous un plan national dirigé par votre ministère concernant le dépistage précoce d’un tel trouble, les moyens financiers et techniques pour y remédier, une politique d’inclusion scolaire claire, nette et précise enjoignant aux écoles de s’adapter aux personnes différentes et surtout un tel plan disséminera au niveau de la société une certaine conception de l’homme dans ses différences et ses dissemblances.
Monsieur le Ministre,
Les personnes autistes ont beaucoup à nous apprendre. En premier la patience et en second l’intégrité. Deux vertus majeures dont on a rudement besoin dans notre pays.
La patience d’attendre lentement dans leur développement les prémices d’une amélioration de leur langage, de leur communication, de leur comportement et dans notre monde hyperpressé et standardisé à l’outrance cette chance de la différence assumée, les personnes autistes nous l’offrent tous les jours.
Par ailleurs, une des caractéristiques de la personne autiste est son honnêteté et son incapacité à mentir ou à sortir du sillon. Un caractère volontiers répétitif et obsessionnel la définit. Pour les plus évolués d’entre eux, vous mettez des autistes à n’importe quel poste (et certaines entreprises les embauchent pour cela), ils transforment leur travail en un tel rituel que tout est passé au crible, tout est patiemment et savamment revu qu’ils détectent toutes les anomalies dans la tâche. C’est une performance qu’ils ont et qui distinguent leur cerveau du nôtre. Dans notre monde et notre pays pollués par tant de tromperies, de mensonges et de facéties, voici une vertu cardinale qui nous manque. Au passage, embauchez des personnes autistes pour lutter contre la corruption dans nos administrations, ils détecteront toutes les failles et épureront notre pays !
Pour toutes ces raisons, nous avons besoin d’un œil particulier et vigilant sur leurs conditions et vous êtes le seul à pouvoir le leur procurer. Voilà pourquoi je vous interpelle et vous souhaite encore une fois bon vent pour ce qui vous attend.
Professeur associé Sami RICHA
Président de la Société libanaise de psychiatrie
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