Nos Lecteurs ont la Parole

Beyrouth ne sera jamais Dubaï

Sissi BABA
OLJ
15/03/2019

« Les Libanais se sentaient un peu comme les enfants uniques ; maintenant, ils ont plein de frères et sœurs dans la région. »

Ghassan Salamé

L’enfant unique n’est plus… unique : Abou Dhabi devient littéralement une oasis de rencontre culturelle et religieuse. Dubaï l’internationale accueillit des championnats variés allant du tennis à la Formula 1… Le Qatar, le Koweït et Oman ne sont non plus loin des accomplissements sportifs et des contrats culturels avec des instances internationales… Le Nouveau Monde avancé commence à gagner les belles rides du prestige et de la maturité culturelle et passe le flambeau à un Néo-Nouveau Monde en pleine ébullition : le Golfe arabe.

Le Liban ne pourra jamais adhérer à ce monde. C’est qu’il appartient à une autre dimension temporelle ; non seulement il fait partie de l’Ancien Monde (Beyrouth à elle seule est plus vieille que Paris et Saint-Pétersbourg réunis), mais il constitue aussi, avec quelques pays voisins, le berceau des civilisations humaines. Tout a découlé du nombril de la Méditerranée allant de l’alphabet à la princesse de Tyr qui a donné son nom à tout un continent.

Beyrouth ne pourra jamais être Dubaï. Et les propos du Premier ministre désolent beaucoup de Libanais : ceux qui sont gonflés de snobisme rempli d’ignorance, ceux qui sont toujours ivres des gloires de la Phénicie, ceux qui se sentent nostalgiques et pleurent l’âge d’or d’avant-guerre ou ceux qui rattrapent la perestroïka de postguerre où le Liban se percevait sur la scène internationale tel un noble blessé se dressant en tissant contacts et contrats avec les grands et les petits du monde.

Moi, j’étais snob. Alors enfant, je regardais avec mépris – non pas les pays arabes, tels que l’Égypte des pharaons et l’Irak (l’éternelle Mésopotamie !) auxquels le Liban se liait par le proverbe « Le Caire écrit, Beyrouth publie, Bagdad lit », mais les pays du Golfe. Je me souviens des images qui nous provenaient de ces pays. Des déserts désertés de tout. Des dunes de sable qui s’intéressent aux dunes d’argent. On ne parlait que d’argent et d’économie ; cela montre qu’on ne s’intéresse presque pas à l’esprit. On manque de culture et on s’intéresse au matérialisme qui, seul, ne pourra jamais combler les soifs abstraites de l’âme humaine.

Adolescente, je riais toujours et me vantais de nos festivals internationaux, de nos librairies, du croissant qui enlace la croix dans le ciel de nombreux villages et villes du Liban. Puis, quelque chose s’est produit. Le temps. Il passe inaperçu. Je commence à grandir. Les pays du Golfe aussi. Ils font ériger des centres commerciaux, de la neige et des îles artificielles. Je me vante de nos montagnes naturellement enneigées, nos cèdres, notre long littoral azuré. Mais cette fois-ci, je ne ris plus. Les livres et la musique qui entassaient les étagères de ma tête s’alourdissent et brisent en moi les stéréotypes et le snobisme. Je restais, tout de même, nostalgique. Les livres d’histoire, les cours de mythologie, les conflits politiques et religieux d’à côté me rappellent continuellement l’importance de mon pays. À chaque fois que le Golfe arabe se dressait, je me disais que ce n’est que de l’artifice.

Aujourd’hui, je grandis un peu plus, et les pays du Golfe ont des maisons d’opéra, des championnats internationaux, des sommets interculturels, des musées. Leur terre devient celle de la rencontre religieuse qui réjouit les locaux et perturbe les fascistes d’à côté comme ceux des pays lointains. Et moi, je ne suis pas jalouse, je l’avoue en toute sincérité. Mais je suis triste quand je lis les propos du prince héritier à propos de Beyrouth-le-modèle qui l’a séduit et inspiré alors qu’il était jeune, qui l’attriste alors qu’il est adulte. On est tous affligés par ces politiciens libanais qui n’ont rien compris au Liban : c’est à eux maintenant de ne parler que d’argent en voulant dresser une économie à laquelle ils ont eux-mêmes nui. Personne ne sait simplement parler ni ne sait parler de culture, de sport, de science. Comment le faire quand ils sont les véritables princes héritiers du poste de leurs pères. Ils se lancent sans boussole ni vision dans une mission pour laquelle ils n’ont pas été formés. Ils ne lisent pas, donc ne réfléchissent pas. Leurs poches sont trop remplies, ils pensent donc qu’ils ne sont pas en manque, par conséquent ils ne rêvent pas. Un pays, ça se dresse quand on rêve. Seuls les artistes, les ambitieux, les fous et les visionnaires rêvent. Et ce dont on a maintenant besoin, c’est d’un visionnaire qui sait écrire et concrétiser tels Louis XIV, Pierre le Grand, de Gaulle… Rafic Hariri, ou – soyons humbles et ouverts – les princes des Émirats.

Je suis triste de voir le pôle libanais décliner mais j’ai la foi en mon pays non parce que je suis optimiste ou romantique, mais parce que les étagères s’alourdissent davantage et m’apprennent que l’herbe ailleurs n’est pas plus verte. Que malgré tout, le Liban demeure unique : les pays du Golfe comme du monde commencent maintenant à s’accoutumer à une diversité que l’on a toujours connue ici. Malgré les maisons d’opéra futuristes occasionnellement remplies par des troupes étrangères, c’est le Liban qui a une véritable scène culturelle très variée, parfois professionnelle de haut niveau. Avouons que sur les plans économique et sportif, on est en retard. Science et éducation : domaine oscillant dû à la haute exigence de certaines institutions et au relâchement, même la complaisance des autres. Musées : le temple de Bacchus à lui seul vaut cent Louvre importés, et j’aurais tant aimé voir Abou Dhabi s’épanouir grâce à des musées locaux qui la reflètent que de tomber dans l’artifice et l’import.

Beyrouth ne sera jamais Dubaï : c’est elle le modèle qui a insufflé le rêve de Dubaï tout comme les villes européennes qui étaient à l’origine du New World allant de New York à New Orléans. Beyrouth est l’origine, elle ne cherchera donc pas à s’inspirer des copies. Beyrouth, c’est à la fois le snobisme des odyssées de la Phénicie et la modestie devant les siècles de savoir et de civilisations. C’est la nostalgie paradoxale d’un nouveau vieux centre-ville, des gratte-ciel urbains et les gratte-ciel naturels où l’on voit le cèdre toucher le ciel. C’est la véritable coexistence entre croix et croissant qui dépasse le stade symbolique. C’est la liberté jusqu’au libertinage et la préservation des traditions. C’est le nu esthétique qui s’affiche sans problème, c’est l’art contemporain dans le vieux Sursock, le cinéma de qualité de Metropolis. Beyrouth, c’est aussi le pop ridicule, la superficialité, la prétention, les jeunes perdus. Mais Beyrouth, c’est encore plus les gens de tout âge qui dégustent Stravinski à l’église de Monnot, les profs qui enseignent Malraux. C’est le vieux Piccadilly qui a vu le Liban des Rahbani naître. C’est aussi les petits théâtres qui ont témoigné de ce qui ne sera pas vu d’ici à vingt ans dans les belles façades des belles oasis du Golfe. Beyrouth, c’est surtout l’authenticité, la capacité de créer, le vouloir ardent de survivre. On mesure la grandeur d’un pays par le nombre de ses artistes et écrivains. Un grand respect va pour les pays du Golfe qui méritent même une admiration mais la comparaison ne tient pas. Ce qui est importé là-bas n’est chez nous que simple composante, mais encore faut-il savoir la préserver et en profiter.

Derrière la façade rouillée d’un bâtiment soviétique en ruine, il est actuellement des librairies dont le best-seller est Pouchkine, dans d’autres, Baudelaire, Márquez ou même Khayyâm. Fouillez derrière la sublime façade des USA, le best-seller, c’est l’autobiographie de Michelle Obama. Entre l’Ancien, le Nouveau et le Néo-Nouveau, il est des pas de géant, des siècles, que le temps même ne pourra rattraper.

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MIRAPRA

Terriblement bien pensé, vrai notre Beyrouth a depuis sa création tellement d'atouts cachés dans ses fondations, d'écoles de droit, aux premiers alphabets, couches sous couches.
Respectons la plus et que les urbanistes contemporains libanais s'en rendent compte et mettent en évidence toutes nos richesses et notre passé dans ce monde affligeant superficiel des nouvelles villes qui poussent partout et se ressemblent.
Merci Ghassan Salamé du fin fond du monde canadien.

de.buhari ben Mustaf

Beyrouth, monde en miniature. Ville Beyrouth, c'est la croisée des de la veille époque et le nouveau monde. Le centre des civilisations, le nœud de l'histoire. Oh! Beyrouth te rêver c'est une chose et te comparer en est une autre.

Nada Salman Elhassan

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