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Liban

Que reste-t-il du rêve du 14 Mars ?

Commémoration

Quatorze ans après la manifestation monstre à la place des Martyrs, l’esprit de souveraineté et de démocratie qui a imprégné ce mouvement s’est étiolé au gré des tiraillements politiques. Mais a-t-il disparu pour autant ?


14/03/2019

Sous l’impulsion de l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005, une série de mouvements de rue souverainistes ont abouti à la manifestation géante du 14 mars 2005, qui a elle-même conduit au retrait des troupes syriennes du Liban. Le mouvement politique du 14 Mars était né, trouvant ses sources dans des rassemblements politiques plus anciens, notamment celui connu sous le nom de « rassemblement du Bristol » en 2004. Quatorze ans plus tard, le secrétariat général de ce mouvement a disparu, et nombreux sont ceux qui ont décrété la mort du 14 Mars. Ce constat est-il irréversible ? Que reste-t-il de l’esprit qui avait animé les foules à cette époque, dans son aspect souverainiste et ses aspirations à une démocratie plus fonctionnelle ? Plusieurs personnalités qui étaient au cœur du mouvement ou qui sont des observateurs avertis témoignent.

Farès Souhaid, ancien secrétaire général du 14 Mars, estime d’emblée que « le 14 Mars est une leçon que, malheureusement, la plupart n’ont pas retenue, et qui n’a profité qu’à une minorité ». Cette leçon, selon lui, se résume ainsi : « L’unité nationale peut faire des miracles. » « À chaque fois qu’il y a eu une unité islamo-chrétienne, nous avons pu déplacer des montagnes, comme lorsque nous avons obtenu le retrait des troupes syriennes du Liban, affirme-t-il. Et chaque fois que nous nous recroquevillons dans le périmètre de nos communautés respectives, et c’est ce qui se passe actuellement, cela se fait au détriment d’une certaine idée du Liban et de l’édification de l’État. »

L’ancien député pense que rechercher une garantie et une protection dans le cadre de sa communauté est un leurre, estimant que cela revient à suivre l’exemple du grand parti communautaire, le Hezbollah. « Le jour du 14 mars, notre rêve était que le Hezbollah finirait par ressembler au Liban, dit-il. Quatorze ans plus tard, ce sont les autres partis qui tentent de ressembler au Hezbollah, trouvant en lui un exemple de puissance. »

M. Souhaid rappelle que « le 14 Mars est une coalition populaire, contrairement à la coalition de communautés à laquelle nous assistons aujourd’hui ». « La génération du 14 Mars est désillusionnée et quitte le pays, affirme-t-il. Or il faudrait que cette leçon du 14 Mars soit transmise aux jeunes générations. Il est peut-être trop tard pour réorganiser le mouvement en tant que tel, mais j’ai grand espoir que jour après jour, les gens se rendront compte de l’inutilité de se réfugier dans leur cercle communautaire, avec l’illusion de garantir leurs intérêts. Et le jour où ils seront tous convaincus de cela, ils découvriront que la solution à leurs problèmes passe par l’unité nationale. »


Un « rêve »

Pour sa part, l’ancien député Moustapha Allouche (courant du Futur), déclare que « le 14 Mars est resté un rêve, pour nous qui l’avons vécu, comme pour notre jeunesse ». « Notre seule chance de rebâtir le pays passe par un mouvement qui serait similaire au 14 Mars, et qui aille au-delà des appartenances communautaires et tribales, poursuit-il. Et cela peut recommencer, même si les politiciens ont abandonné cette idée, et pour peu que l’on sorte de ce carcan confessionnel. Il n’est pas nécessaire de s’ingénier à restructurer le même mouvement, mais créer quelque chose de similaire. Seule une nouvelle révolution peut nous permettre d’affirmer qu’il y a un pays qui s’appelle le Liban. »

M. Allouche pense que c’est cette mentalité tribale qui a fait échouer le 14 Mars la première fois. « Il faut reconnaître aussi que la contre-révolution était violente et armée, dit-il. Certains ont eu peur, d’autres ont préféré se réfugier dans leurs communautés. »


Les sirènes du pouvoir

Pour le journaliste et activiste politique Ali el-Amine, il faut faire la différence entre deux aspects du 14 Mars. « D’une part, il y a la scène de la grande manifestation de ce jour de 2005 qui reste gravée dans les mémoires comme un moment d’expression d’une volonté populaire contre la tutelle syrienne de l’époque, aspirant à l’indépendance et à la souveraineté, dit-il. C’est une étape essentielle de l’histoire libanaise contemporaine qu’il est impossible d’ignorer. Et d’autre part, il y a l’expérience politique qui en a découlé, et qu’il faudrait soumettre à une lecture critique. C’est là que les différentes parties politiques et les indépendants n’ont pas su investir dans cette immense volonté populaire, ni être à la hauteur de ses attentes. On peut invoquer les facteurs de pression étrangère, les armes… Mais cela ne suffit pas à tout justifier, il aurait été possible de porter le projet du 14 Mars plus longtemps. Mais il y a ceux qui ont préféré écouter les sirènes du pouvoir plutôt que de rester fidèles aux slogans souverainistes. »

Selon le journaliste, il est vrai que ce qu’on a appelé « la deuxième indépendance, et qui était bien réelle, a été dilapidée », mais pour lui l’importance de l’unité libanaise reste indéniable. « Il est possible de profiter de l’expérience de 2005, affirme-t-il. Les peuples peuvent toujours surprendre leurs dirigeants, comme cela a été le cas en 2005. Au-delà de la déception politique, il n’y a pas d’autre rêve qui taraude les Libanais que celui de former un seul peuple. »

Ali el-Amine est convaincu que « l’idée du 14 Mars est tellement forte que même les adversaires du mouvement ne peuvent la renier et l’ont adoptée à leur façon ». « Il ne peut y avoir de révolutions tous les jours, mais l’idée est là et peut se traduire dans un cadre politique à n’importe quel moment », affirme-t-il.


Une continuité, malgré une approche différente

Le député Eddy Abillama des Forces libanaises exprime une opinion très différente de celle des autres. Il pense tout simplement qu’il y a une continuité, malgré la disparition de l’aspect administratif du mouvement. « Les partis politiques qui ont formé le mouvement sont toujours sur leurs positions, affirme-t-il. L’approche des sujets a quelque peu différé, mais l’idée principale du 14 Mars existe toujours. »

Pour lui, « le courant souverainiste n’a pas besoin d’être restructuré tant que la pensée politique est restée la même, sachant que la structure administrative – qui a disparu – n’a pas toujours su gérer l’alliance politique telle qu’elle se présentait à l’époque ». Les forces politiques en question ne peuvent cependant pas ignorer que le public a connu une véritable désillusion… « La désillusion du public vient du fait qu’il aurait voulu voir cette alliance plus soudée, ce qui lui donne l’impression que le 14 Mars est dissout, affirme-t-il. Et cette idée est régulièrement confortée par des allégations de personnalités du 8 Mars. Or je peux confirmer qu’elle n’est pas vraie. »


Lire aussi

L’esprit du 14 Mars, l'édito de Michel Touma 

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Jack Gardner

On a eut une chance quon a pas su saisir!
Merci M. Tsunami, tu es en partie responsable

Eleni Caridopoulou

Il fallait un martyre que ces barbares de syriens quittent le Liban , que pense le Hezbollah ?

L’azuréen

Il faudrait sérieusement passer au mois d’avril ....et enclencher la 2e vitesse les amis !

Tina Chamoun

Si souverainiste signifie se laisser dicter ses actes subtilement par l'AS et se laisset tancer par les USA qui ne veulent d'union que chez eux, alors que le 14 Mars RIP. Laissez les gens sérieux s'occuper du Liban. Vous inquiétez pas ça se passe toujours en Mars! Lol

Georges MELKI

Rêvons toujours, ce n'est pas interdit!

Antoine Sabbagha

En effet le 14 Mars est resté un rêve dans un pays tribal ou rien ne peut progresser vu que chaque citoyen ou responsable se cache derriere sa confession pour se protéger si on l'accuse de vol ou crime .

Cadige William

Une reponse a cet article qui se veut nostalgique et patriote...
Pour qui aurait la possibilite de revisionner les sequences televisees du rassemblement de la foule, de l ‘estrade improvisee ou se sont pavanes completement depasses, une belle brochette de leaders politiques, un detail saute aux yeux : A la question de plusieurs manifestants a l’adresse d’un leader politique plus grande gueule que veritable patriote sauf quand il s’agit de sa communaute : Je cite :
Et maintenant que faisons nous et que nous proposez vous ? Quel programme politique quels changements nous proposez vous ?
La reponse embarassee et diffuse “ walla ma baaref, Lah inchouf Baadeen.” traduisait toute l’imbecilite de plusieurs de ses collegues ainsi que leur inefficacité du moment et d’aujourdhui.
Un seul avait ose parler et essaye de regrouper toutes les communautes en une seule voix pour combattre l’oppresseur et les corrompus de l’epoque, Nous savons comment ce digne fils de famille est devenu un martyr d’une cause vouee malheureusement et jusqu a ce jour a l’echec.
Alors quand on me parle du 14 Mars... je souris tristement en me commemorant la plus grosse arnaque de l’histoire.

Lecteurs OLJ

Il faut chercher les valeurs du 14 mars dans les poches de ceux qui ont été érigés en responsables de ce mouvement issu d’une grosse machination mise en place par l’Oncle Sam, pour stopper nette l’évolution du LIBAN que le martyr Rafic Hariri entrepranait et qui lui aurait rendu sa place de joyau du Moyen Orient.
Georges Tyan

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE REVE SEULEMENT ! ET L,ESPOIR DE RESURRECTION...

ON DIT QUOI ?

Those were the days my friend....
C'était le temps des fleurs
On ignorait la peur.....

J'étais étonné que cet article n'était pas signé Fifi Aboud. La même odeur de naphtaline.

Concernant les sous entendus ,en utilisant le terme de " souverainiste" je tiens à préciser que en matière de larmes et d'autoflagellations , je connais pire, loooll.

Yves Prevost

"Les partis politiques qui ont formé le mouvement sont toujours sur leurs positions". Justement non! Et c'est là le gros problème. Un des principaux acteurs de ce mouvement est passé de l'autre côté.
On appelle ça comment, déjà? Excusez-moi, j'ai oublié le mot...

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