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Nos lecteurs ont la parole - Par Louis Ingea

Tel un moulin à prières

Rendons-nous à l’évidence ! Le Liban d’aujourd’hui est ce qu’il est. C’est-à-dire pas celui dont nous avions rêvé. Les derniers vestiges symboliques, qui, depuis le siècle passé, avaient pu nous propulser, un temps, dans le sens d’une nation souveraine, s’éteignent les uns après les autres. L’annonce, il y a quelques jours, du décès de Sélim Jahel ravive, de surcroît, la tristesse du constat. Et défilent dans ma tête tous ces personnages de bonne volonté qui auront fait long feu : Charles Debbas, Émile Eddé, Riad el-Solh, Georges Naccache, Michel Chiha, Élias Sarkis, Bachir Gemayel et pas mal d’autres Libanais silencieux, anonymes. Sans oublier ceux qui restent vivants parce que moins âgés, tels Ghassan Salamé ou Ziad Baroud, ainsi que tant de jeunes espoirs qui ont dû émigrer, réduits au silence par le désespoir ou par les menaces.

Car la population actuelle du Liban n’est plus franchement libanaise. Sournoisement envahis de tous côtés et au fil des ans par nos propres voisins, suite à l’instabilité régionale due à la dislocation de l’Empire ottoman, nous voilà ramenés à notre plus simple et plus impuissante expression.

Cela explique en bonne partie et quoi qu’il en paraisse, cette indifférence – pour ne pas dire condescendance – de la part des principales puissances occidentales. Par ailleurs, ceux qui nous dirigent et nous soumettent à leur bon plaisir, depuis la fin de la guerre dite civile, ont fini de scier la branche sur laquelle ils se croyaient assis. Ne nous restent, en fait, que des suiveurs cupides ayant viré aux corrompus et des politiciens véreux, nés certes au Liban, vendus, par choix, par intérêt ou fanatisme à courte vue, à divers régimes moyen-orientaux. Cela sans parler de la pléthore de fonctionnaires et autres agents de l’État qui, à l’image de leurs supérieurs hiérarchiques, pompent à qui mieux mieux les maigres ressources et la patience du citoyen ordinaire. Quant au si mal nommé Hezbollah, qui recèle dans sa discipline le contraire de ce qu’il cherche à signifier, il illustre en finale la cerise sur le gâteau amer de nos ambitions nationales.

L’auteur de ces lignes parle ici au nom de tous les grands vaincus de ce cirque, au bout d’un siècle d’illusions. Oh ! J’allais omettre de mentionner, côté intimiste, les Kataëb de Pierre le grand, les FL de l’infortuné Bachir et le Bloc national réembryonné. Là non plus, pas de quoi pavoiser lorsqu’on se remémore l’ardeur idiote qui a animé et bêtement opposé entre eux, durant des décennies, les adeptes respectifs des phalangistes et des eddéistes censés, au départ, promouvoir notre souveraineté nationale. Personne ici n’a jamais compris où se trouvait le véritable intérêt d’une nation au sens digne du terme. Incapable de réveil comme de solutions, la majorité écrasante du peuple libanais ne peut nous mener que vers le pire. Quant à la minorité à laquelle je fais allusion ici même, elle est destinée à fondre comme neige au soleil avant de disparaître des archives de l’histoire.

Nous domine par conséquent la médiocrité que j’ai essayé d’analyser dans ma dernière correspondance. Médiocrité planétaire, il est vrai ! Sauf qu’au Moyen-Orient, le poison de la mondialisation s’ajoute à cet autre poison que sont l’inculture et l’aveuglement d’inspiration religieuse.

Je rêvais, l’autre soir, devant mon petit écran, au vu d’un reportage sur une île danoise du nom de Samo, je crois. Une île noyée dans les eaux mêlées de la mer du Nord et de la Baltique, sur laquelle vivent sept à huit mille habitants. Il m’est impossible, faute de place, d’énumérer en détail le travail de ces paysans prétendument frustes qui récoltent du foin en quantités impressionnantes, comme principale activité.

Ils se sont construit, avec la participation de tous les membres de leur communauté, un paradis écologique. Par bonne gouvernance et esprit de solidarité, ils ont ainsi réussi à domestiquer les énergies renouvelables de leur territoire. Rien que le fait de les regarder circuler « pieds nus et tête pleine » dans leurs demeures individuelles, parce que le sol de leur logis est réchauffé tout au long de l’année grâce aux effets de la combustion du foin, alimentée par le courant électrique de leurs éoliennes, suffit à nous donner la mesure de ce qu’un humain discipliné et convaincu peut créer.

Mais il s’agit là d’une autre planète, n’est-ce pas ? Il y a si loin, du côté de chez nous, de la coupe aux lèvres…

En attendant et faute de mieux, accrochons-nous à la dignité de notre désespoir en imaginant qu’un jour, peut-être, lorsque notre génération aura cessé d’exister, quelque chose comme un autre Liban pourrait renaître !

Que l’on me maudisse pour avoir écrit ce texte. J’emporterai avec moi, en quittant ce monde, outre ladite malédiction, la preuve que j’ai dû faire partie ici des derniers des Mohicans.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Rendons-nous à l’évidence ! Le Liban d’aujourd’hui est ce qu’il est. C’est-à-dire pas celui dont nous avions rêvé. Les derniers vestiges symboliques, qui, depuis le siècle passé, avaient pu nous propulser, un temps, dans le sens d’une nation souveraine, s’éteignent les uns après les autres. L’annonce, il y a quelques jours, du décès de Sélim Jahel ravive, de surcroît, la tristesse du constat. Et défilent dans ma tête tous ces personnages de bonne volonté qui auront fait long feu : Charles Debbas, Émile Eddé, Riad el-Solh, Georges Naccache, Michel Chiha, Élias Sarkis, Bachir Gemayel et pas mal d’autres Libanais silencieux, anonymes. Sans oublier ceux qui restent vivants parce que moins âgés, tels Ghassan Salamé ou Ziad Baroud, ainsi que tant de jeunes espoirs qui ont dû émigrer, réduits au...
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