La metteuse en scène birmane Nandar (en robe à petits pois) espère, avec l’adaptation en birman de la célèbre pièce de théâtre « Les monologues du vagin », normaliser les conversations sur le corps des femmes dans la société birmane. Sai Aung Main/AFP
« Papu, pipi, sapat... » Autant de mots vulgaires pour désigner le vagin qui sont pour la première fois prononcés sur une scène de théâtre en Birmanie, pays bouddhiste où la jeune génération ébranle le conservatisme ambiant. En début de semaine, c’était la première à Rangoun de la célèbre pièce féministe Les monologues du vagin d’Eve Ensler, succès planétaire depuis sa première à New York dans les années 1990. Le fait qu’elle fasse son chemin jusqu’en Birmanie, un pays où être fille-mère et divorcer est mal vu, est une révolution. Les comédiennes birmanes, toutes amatrices, y abordent les thèmes tabous des poils pubiens, du viol ou encore des menstrues.
« Je n’ai jamais dit ces mots en public », confie Thu Zar Lwin, la comédienne ouvrant la pièce. « Mais j’ai trouvé en moi une voix qui n’est pas celle d’une femme silencieuse et je veux m’exprimer », explique, après une répétition, cette spécialiste en marketing âgée de 28 ans. « Nous espérons lancer une tendance... que les gens comprennent que ce n’est pas un problème d’en discuter. C’est pour ça que j’ai rejoint la pièce », ajoute-t-elle. La metteuse en scène birmane Nandar espère, avec cette adaptation en birman de la pièce Les monologues du vagin, « normaliser les conversations sur le corps des femmes » dans la société birmane. « Même si nous n’avons pas encore atteint le stade où le féminisme est accepté en Birmanie, les gens sont prêts à parler du féminisme. Les gens sont prêts à ce que des questions soient posées. C’est un progrès pour nous », se félicite-t-elle. Depuis le début de la semaine donc, la pièce de théâtre est jouée dans une galerie d’art de Rangoun, puis des représentations auront lieu à l’Institut français de la capitale économique birmane.
« Les femmes, ici, ont grandi sans savoir aimer leur corps car on leur enseigne qu’il est dégoûtant », ajoute la jeune metteuse en scène, qui a fait une partie de ses études en Thaïlande voisine, connue pour être beaucoup plus libérale. En Birmanie, nombre de femmes portent toujours la longue jupe traditionnelle, appelée longyi, mais de plus en plus de jeunes Birmanes, notamment à Rangoun, la troquent contre des pantalons. Et les postes de pouvoir restent très largement occupés par des hommes, la Première ministre Aung San Suu Kyi restant une exception.
De l’extrémisme ?
Le combat en faveur de l’égalité hommes/femmes est, ici, encore largement perçu comme « relevant de l’extrémisme », déplore Pyo Let Han, cofondatrice de l’organisation féministe Rainfall : « Ils pensent que cela détruirait nos traditions et nos coutumes. » Mais que ce soit sur la scène artistique ou sur les réseaux sociaux, les choses changent. « On nous dit que les garçons sont moralement supérieurs à nous », s’insurge une des deux fondatrices de Baelachaung, un compte Instagram qui tourne en dérision les stéréotypes surannés, selon elles, des rapports hommes/femmes véhiculés dans la culture birmane. Contraception, plaisir sexuel de la femme ou encore aventures extraconjugales admises pour les hommes, mais pas pour elles... Elles abordent autant de sujets tabous. Suivies désormais par plus de 4 000 personnes sur Instagram, les deux jeunes femmes d’une vingtaine d’années souhaitent rester anonymes, dans ce pays où les campagnes de haine sur les réseaux sociaux peuvent s’achever dans la violence physique. C’est aussi pour cela qu’elles se tiennent à distance de Facebook, le réseau social numéro un en Birmanie, préférant la relative discrétion d’Instagram.
L’organisation à but non lucratif DKT International, spécialisée dans la contraception – des préservatifs à la pilule –, n’a quant à elle pas hésité à choquer le grand public. Elle a fait scandale récemment avec une campagne pour sa marque de préservatifs, baptisée Kiss, en y évoquant frontalement la question du plaisir féminin et de la contraception. « Comme dans un match de football, c’est important que vous ne receviez pas de carton rouge dans votre relation, alors n’oubliez pas d’utiliser les préservatifs Kiss », dit une de ses vidéos d’éducation sexuelle en birman. Les femmes « doivent mieux connaître leur corps et les méthodes de contraception. Car si elles ne les connaissent pas et comptent sur les hommes, cela les rend plus vulnérables », explique Su Mon Thaw, de DKT International.
Dene-Hern CHEN et Hla Hla HTAY / AFP

