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Liban

Cheikh Chaar, ce mufti qui veut éteindre les flammes de l’intégrisme...

Rencontre

Le mufti de Tripoli est avant tout un homme de dialogue, qui prône un islam ouvert, tolérant et éclairé, dans une ville qui a été particulièrement en proie à l’extrémisme.

04/03/2019

Le cheikh Malek Chaar n’est pas homme à baisser les bras ou à fléchir devant les pressions et les difficultés et c’est pour cette raison qu’il ne s’est pas fait que des amis à Tripoli, sa ville d’origine et dont il est le mufti.

« Les choses sont en train de se tasser actuellement, et j’ai été très bien accueilli récemment à Bab el-Tebbané (NDLR : où les intégristes tenaient le haut du pavé au cours des dernières années). Le plus difficile pour moi et la chose la plus dangereuse à laquelle j’ai fait face sont l’incompréhension de certains musulmans de leur propre religion, ce qui fait d’eux des personnes aux réactions violentes », souligne d’emblée le mufti, notant que « l’islam est la religion de la convivialité, des droits de l’homme et de l’égalité entre les individus et les peuples quelles que soient leur religion ou leur appartenance religieuse ou ethnique ». Il cite pour preuves des versets du Coran et du Hadith.

Né de père sunnite de Tripoli et de mère grecque-orthodoxe de Batroumine, un village du caza de Koura, le cheikh Malek Chaar est avant tout un homme ouvert. Plus d’un se souvient du jour où il avait été désigné mufti en 2008, quand les cloches des églises du Koura ont sonné en signe de joie. « Je garde de très bonnes relations avec mes tantes maternelles et les habitants de Batroumine, qui sont aussi ma famille. Ma mère est devenue musulmane bien après avoir épousé mon père, qui est mort quand j’avais quatre ans. Sa mort précoce m’a donné de la force et de la résilience. Je suis un homme volontaire », raconte-t-il. « Je ne perds jamais espoir et je ne baisse pas les bras. Je ne désespère jamais des réformes à effectuer. Certes, je fais face à beaucoup de difficultés. Il faut trouver des interlocuteurs intelligents, sages et sensés, car c’est l’ignorance qu’il faut craindre avant tout », dit-il. Pour lui, la pauvreté n’est pas toujours synonyme d’ignorance et d’intégrisme, car « de nombreuses personnes vivent dans l’indigence mais sont sages et éduquées », explique-t-il.

Conscient qu’il est controversé, il souligne : « Sur les réseaux sociaux, je suis violemment critiqué. Ceux qui me dénigrent ne connaissent pas l’islam. Ma mission et mon devoir sont de comprendre ces ignorants et d’être patient, parce que je crois profondément que les ignorants sont malades et que les personnes malades ont besoin d’être traitées, mais cela requiert du temps. Je pense que les choses sont en train de changer positivement », juge-t-il, assurant que « l’éducation se fait à travers des conférences sur la religion, des cours, des rencontres et des prêches pour éclairer ceux qui ne savent pas. Il faut apprendre aux musulmans leur religion car si on connaît vraiment les réalités de l’islam, il n’y aura plus de barrières entre les musulmans et les autres et les non-musulmans seront rassurés dans leur quotidien avec les musulmans », poursuit-il.

« Il ne faut pas baisser les bras, il faut rester patient et toujours œuvrer pour éteindre les flammes de l’intégrisme », martèle-t-il encore.


(Pour mémoire : Le mufti Chaar pour l’avènement d’une génération « qui veillera sur le vivre-ensemble »)


Les chrétiens à Tripoli
Pourtant, le mufti de Tripoli a payé cher ses prises de position, surtout quand la ville était le théâtre de combats entre sunnites et alaouites. Il avait par exemple soutenu la décision du ministre de l’Intérieur d’enlever les banderoles noires plantées dans les diverses places de Tripoli frappées de l’inscription « La Ilah Illa Allah » (Il n’y a de Dieu que Dieu) et qui rappellent les drapeaux du groupe État islamique. « L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont bien des pays sunnites, mais voit-on des banderoles de Daech plantée sur les places de leurs villes ? Pourquoi faut-il planter de tels drapeaux à Tripoli et servir les intérêts de ceux qui veulent nuire à la capitale du Liban-Nord ? » martèle-t-il.

Ses prises de position lui ont valu dix mois et 23 jours d’exil à Paris entre 2014 et 2015. « Je n’ai jamais insulté quiconque ou pris une position irrespectueuse envers les leaders politiques (tripolitains). Tout ce que j’avais voulu faire était d’éteindre le feu », dit-il. Et en réponse à une question sur ses bonnes relations avec le chef du gouvernement Saad Hariri, il répond : « Je suis à égale distance de tous les leaders de la ville. Le courant du Futur a prouvé encore une fois lors des dernières élections législatives sa place au Liban-Nord. »

Pressenti mufti de la République il y a quelques années, il n’a pas accédé au poste. « J’étais à Paris. Un homme est venu me voir pour me dire que je ne rentrerai au Liban que mufti de la République. Mais cela n’a pas été le cas. Je pense qu’il y a eu des pressions étrangères pour que je n’accède pas au poste et puis les hommes politiques veulent avoir affaire à une personne plus malléable », confie-t-il.

La dernière polémique dont il a été victime sur les réseaux sociaux est une photo de lui avec un rabbin prise dans son bureau de Dar el-Fatwa. « Cet homme est britannique, il est venu avec une délégation formée de personnes de diverses religions œuvrant pour le dialogue interreligieux. Quelques mois plus tôt, un cheikh de Dar el-Fatwa m’avait représenté à Londres dans une conférence sur le dialogue et m’avait informé qu’une délégation viendra nous rendre visite dans le cadre d’une tournée dans plusieurs pays du monde arabe », précise-t-il.

Réaffirmant l’importance de la liberté du culte et d’expression dans l’islam, il évoque les chrétiens de Tripoli dont la plupart sont partis avec la guerre. « Depuis que je suis mufti, j’œuvre pour leur retour », dit-il, évoquant ses rencontres avec les religieux chrétiens du Liban-Nord et le passé convivial de Tripoli. « Certains reviennent. Il faut donner du temps pour voir les changements », poursuit-il, mettant l’accent sur les projets d’infrastructures économiques et sociales qui devraient être mis en place à Tripoli.

Le mufti de Tripoli est père de quatre enfants, deux garçons et deux filles. Il raconte fièrement qu’ils ont tous effectué des études du troisième cycle au Liban et à l’étranger.

Il révèle enfin en réponse à une question relative à sa voix puissante quand il récite les versets du Coran : « J’ai quatre frères (dont le chanteur Abdelkarim Chaar) et nous avons tous une jolie voix, nos enfants et nos petits-enfants également. Nous avons pris ça de notre mère et de notre père. »

*La rencontre avec le mufti de Tripoli a eu lieu avant la polémique sur le mariage civil, alimentée notamment par la réaction de cheikh Chaar, qui a refusé de répondre par téléphone aux questions de «L’OLJ» à ce sujet. Cheikh Chaar a fait part néanmoins de sa volonté d’y répondre de vive voix. Cette question fera l’objet d’un entretien express qui paraîtra courant mars.


Pour mémoire

Le mufti Chaar à « L’OLJ » : Les sunnites sont modérés et le Hezbollah est ouvert au dialogue


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Honneur et Patrie

Moi, le Kesrouanais, qui vous le dit : Il nous faut 18 cheikh Malek Chaar pour les 18 communautés religieuses qui forment notre Liban multi-confessionnel et ce, pour préserver notre pays loin de ce tintamarre pseudo-religieux qui nous envahit de toutes parts.

Yeomans Roger

"La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force."

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL Y A DES IMAMS, DES MUFTIS ET DES CHEIKHS QUI VEULENT ETEINDRE LES FLAMMES DE L,INTEGRISME SANS RESULTAT. SEULE L,INTERPRETATION DU LIVRE LE PEUT !

Sarkis Serge Tateossian

On découvre toujours des gens admirables. Là ou il y a une vraie lumière, le savoir, la connaissance et la sagesse ne sont jamais loin.

C'est un bonheur.

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