L’une des obsessions de nos sociétés est de vouloir des témoignages, du fact-checking, des images témoins de tout, absolument tout. À se demander si notre réalité s’égarerait dans nos propres représentations et qu’elle chercherait par tous les moyens la caution de documents pour garantir sa matérialité.
Mais on oublie que le document est une sorte de trace d’une histoire qui réactive un récit, une réalité. Qui permet de croire à un échange entre les morts et les vivants, le passé et le présent. C’est à cela que m’a renvoyé le travail de Grégory Buchakjian exposé au musée Sursock. La question qui suit serait la validité des preuves. On rejoue les documents que l’on récolte. On refait vivre les morts. C’est ce que font généralement si bien les vivants, notamment au Liban. Un pays qui n’a pas encore fait le deuil des guerres et des conflits internes qui ont carrément cimenté nos états d’esprit aujourd’hui. Parler d’avant, des morts, des disparus dans un lointain souvenir qui ne nous parle pas mais que l’on ressent à travers les paroles et les actes de nos parents. On nous l’a bien fait vivre ce document, à nous, de la génération des années 80. Une génération qui a vu mais ne comprend pas pourquoi, qui écoute mais qui ne saisit pas le comment. Des histoires, des paroles et des scènes racontées avec une certaine perfection de brèves de comptoir.
Les photographies de Grégory Buchakjian ont un pouvoir résurrectionnel qui est celui de nous mettre à l’épreuve de notre propre historicité. Parce qu’au-delà de sa nature et de sa fonction, sa photographie sert à faire peur. Elle serait une sorte de gâchette avec, au bout, 40 ans d’histoire sanglante. Elle nous oblige à réfléchir à l’état historique et critique de notre histoire. La minutie du détail concernant l’exposition des objets retrouvés, la scénographie visuelle permettent de mettre le spectateur face aux questionnements presque anthropologiques de l’histoire et du mythe de notre société. D’ailleurs, son travail de recherche et de documentation, la catégorisation des bâtiments, des objets trouvés nous renvoient au travail d’ethnologue et d’anthropologue qui cherche à comprendre et analyser une certaine culture qui nous est inconnue.
Un travail de récolte de faits, d’objets, de papier et de grigris pour comprendre. Un travail pour cerner les mythes de nos aïeuls, des non-existants, les témoignages enfouis depuis des années. Ironie du sort, il faudrait s’attendre à un miracle pour avoir l’histoire commune d’un pays qui a le sort entre 10 chaises, pour parler vulgairement. Avec son travail, l’artiste fait presque un geste politique qui est celui de raconter, de pointer nos responsabilités envers nos disparus et nos contemporains. Avons-nous oublié notre responsabilité de mémoire envers nos enfants ? Son travail restera du côté de l’histoire sans peut être avoir un signifié historique. Pour cela, il faudrait que tout le monde se mette d’accord. Mais bon, l’espoir fait vivre. On a laissé aux cadavres le temps de refroidir et nous avons écouté Fayrouz pendant trop longtemps…
On peut également se poser la question de la substance de témoignage de l’œuvre de Buchakjian. Si l’on essayait de faire un référendum, je suppose que le travail de l’artiste, au-delà de la qualité esthétique et intentionnellement philosophique, aurait la fonction de document de culture. Car toute image est passablement documentaire et surtout dans le cas libanais. La fonction de documentum, « qui sert à instruire », nous donne la possibilité de comprendre le passé. Avec ses présences féminines, il performe l’image-document. C’est un mélange de réalisme et de mélancolie qui pèse presque sur la peau. C’est du solide. On est cuit…
Dans les films d’action, des mafieux bien crasseux regardent la caméra en disant « ça y est, c’est fait, t’inquiète, c’est du bon travail ». L’œuvre de Buchakjian est un travail net et précis. Un espace de signes qui déchire le regard en faisant appel à nos souvenirs non vécus. On ne consomme pas la photo mais on la conceptualise. Vive la photo !
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Ça me suffit ! avec ce texte d’ontologie, Je ris de désespoir, et je me dis qui ose encore prendre le lecteur pour un barjot ?
00 h 30, le 05 février 2019