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Les archives de l’émir Farid Hares Chéhab rendues publiques par le Wilson Center à Washington

Patrimoine

Il est désormais possible de consulter à distance, sur DigitalArchive.org., près de 2 000 lettres, documents, rapports et analyses issus des archives personnelles du « père » de la Sûreté générale.

May MAKAREM | OLJ
22/01/2019

C’est un trésor unique : près de 2 000 fichiers relatifs aux développements politiques au Liban et dans la région ont été numérisés par le Woodrow Wilson Center à Washington, et mis à la disposition des historiens, chercheurs et étudiants. Cette collection est issue des documents originaux confiés aux archives du Middle East Center du St Antony’s College, à Oxford, par les enfants de l’émir Farid Hares Chéhab, Youmna Chéhab Asseily et Hares Chéhab.

Elle fait partie intégrante d’un patrimoine documentaire précieux, d’autant plus qu’elle émane d’un initié libanais qui a eu une brillante carrière au service de l’État : patron de la section de contre-espionnage et de la section anticommunisme sous le mandat français, membre du conseil exécutif d’Interpol, qui a vu ses responsabilités élargies en occupant de 1948 à 1958 le poste de directeur de la Sûreté générale, et en assurant la direction de la police judiciaire, avant de devenir ambassadeur.

Cette masse d’archives d’une valeur inestimable retrace un pan de l’histoire du Liban et du monde arabe, et représente « la plus grande collection ajoutée à DigitalArchives.org à ce jour », selon le Wilson Center, think tank gouvernemental fondé en 1968 et rattaché à la Smithsonian Institution. Elle est, d’autre part, la première collection en langue arabe publiée par le programme « Histoire et politiques publiques » de ce centre. Pour aider toutefois les chercheurs et les étudiants qui ne savent pas lire l’arabe, un ensemble de fichiers a été traduit en anglais.

Les missions de l’émir Farid Chéhab ont généré une mine d’informations, comportant des notes de police et des rapports envoyés par ses informateurs, des transcriptions d’écoutes téléphoniques ainsi que des analyses et des observations personnelles et des correspondances, couvrant l’ensemble de sa carrière et plus particulièrement les années 1940-1950. Les documents en question se rapportent aux problèmes et aux activités à l’intérieur des frontières libanaises, aux relations extérieures, en passant par les partis communistes au Moyen-Orient et les autres mouvements politiques qu’il a suivis à la loupe, en Syrie, au Maroc, en Turquie, au Koweït, en Irak, en Arabie saoudite, en Égypte, en Jordanie et en Palestine.

Par exemple, un rapport remontant à 1933 donne des informations précises sur la menace du communisme au Liban ; un autre sur le fondateur du Parti syrien national social Antoun Saadé, daté du 30 octobre 1935. Ou encore, sur la création et l’évolution de l’organisation islamique palestinienne al-Kaf al-aswad (« The Black Hand Society »), en mai 1945. Un document de 1940 fait la lumière sur l’homme politique syrien et éminent nationaliste pendant la période du mandat français Abdel Rahmane Shahbandar. D’autres documents fournissent une description de l’organisation militaire sur le territoire libanais en l’année 1945, évoquent le pacte de Bagdad (1955) ou l’émergence des dictatures dans la région, lors d’une étape charnière dans l’histoire du Liban et de la région.

Droit à l’information
Faute de lieu à Beyrouth, les précieux documents de l’émir Farid Chéhab se sont exilés en Grande-Bretagne et aux États-Unis. En effet, le Liban n’est pas doté d’un centre d’archives nationales qui s’engage à stocker certains documents et à les conserver en toute sécurité. Pire encore, aucun texte de loi ne prévoit la création d’une telle institution, alors qu’il appartient au législateur de reconnaître qu’une telle disposition exprime la valeur accordée à la mémoire, et qu’elle participe des droits du citoyen à l’information et à la connaissance. Sans un centre d’archives, un grand nombre de données risquent de se perdre ou d’être dispersées dans le monde. Au vu de cette situation, Youmna Asseily et son frère Hares Chéhab ont confié les papiers de leur père aux archives du Center for Lebanon Studies, placé sous la tutelle du Middle East Center de St Antony’s College, à Oxford. Fondé par l’historien anglo-libanais Albert Hourani et Elisabeth Monroe, cet établissement spécialisé abrite un fonds de 400 collections de documents privés et plus de 100 000 photographies sur le monde arabe, du XIXe siècle à nos jours. De plus, dans le bâtiment Investcorp, conçu par Zaha Hadid, les archives disposent d’installations à la pointe de la technologie.

À noter qu’un ouvrage intitulé A Face in the Crowd – The Secret Papers of Emir Farid Chehab, 1942-1972 (« Un visage dans la foule – Les documents secrets de l’émir Farid Chéhab, 1942-1972 ») présente une compilation de documents. L’auteur est Youmna Asseily, qui l’a travaillé en collaboration avec Ahmad Asfahani. La préface est du professeur Youssef Choueiri, qui a brossé un tableau historique des quarante années que l’émir a passées au service du Liban, de 1930 à 1970. Édité aux éditions Stacey International, l’ouvrage est vendu dans les librairies à Beyrouth.


Le judo et l’escrime, des passions de jeunesse
Le contexte et la chronologie de la vie de l’émir Farid sont également disponibles sur DigitalArchive.org. Né à Hadeth, il est le fils de l’émira Mariam Chéhab, la petite-fille de l’émir Bachir III, et de Hares Sayed Ahmad Chéhab, membre honoraire du Parlement turc. Dès l’obtention de son diplôme de la faculté de droit de l’Université Saint-Joseph, il s’inscrit à la police française, et assume successivement le poste de chef de la section de contre-espionnage et celui de la section anticommunisme, avant d’embrasser plusieurs fonctions publiques sous le mandat de cheikh Béchara el-Khoury, puis celui de Camille Chamoun : officier de liaison entre la direction de la police palestinienne et les forces de sécurité libanaises ; directeur général de la police judiciaire et gouverneur de la Békaa; en 1948, il est à la tête de la Sûreté générale qu’il dirigera pendant une décennie. La structuration et la modernisation de cet organisme de sécurité lui vaudra le surnom de père de la SG. En 1957, il est élu vice-président d’Interpol.

Il parlait plusieurs langues et avait, dans sa jeunesse, une passion pour le judo et l’escrime. Brillant, doté d’un charme et d’une certaine tournure d’esprit qui étaient « les éléments-clés de son succès », l’émir était un homme, d’après les sources, « méfiant vis-à-vis des Français compte tenu de leur histoire dans la région ; et des Américains qui étaient incapables de comprendre les complexités du Levant ». On dit qu’il se méfiait même de la Ligue arabe, créée en 1945 au Caire, qui selon lui comptait trop sur le soutien de l’Union soviétique. Il ne faisait confiance qu’à très peu d’officiers travaillant sous ses ordres, et choisissait d’analyser lui-même les informations collectées dans le cadre d’une affaire.

En 1958, à la suite des troubles civils au Liban, le patron de la SG est menacé de mort par des partisans du président égyptien Gamal Abdel Nasser. Il se déguise pour quitter le pays et se réfugie à l’étranger. Son épouse Yolande Nakad et ses deux enfants Youmna et Hares sont évacués en Suisse. Six mois plus tard, il retourne au pays, mais là, en parfait désaccord avec les mesures et décisions prises par le nouveau président Fouad Chéhab, il démissionne de son poste. Il est nommé ambassadeur au Ghana, au Nigeria et au Cameroun. En 1960, il est accrédité en Tunisie, et en 1966 à Chypre. En 1969, il prend sa retraite et rentre au Liban. Il est décédé à Beyrouth le 5 février 1985.


Pour mémoire
Le palais Chéhab, à Hadath, premier de la série des Chroniques du Liban

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Stes David

Ca me fait penser à une initiative à Beyrouth de Lokman Slim et Monika Borgmann , "Umam" et "The Hangar" qui numérisent des documents libanais de la vie quotidienne je pense "des brochures datant des années 20 ou des exemplaires d’une vingtaine de périodiques qui ont disparu" etc. Il y a problablement beaucoup d'autres initiatives au Liban qui essaient de créer des archives.

Sarkis Serge Tateossian

À défaut d'avoir un institut national d'archivage ces documents qui constituent un patrimoine national et une partie de notre memoire, se trouvent
A l'étranger.

Toutefois heureux qu'ils ne soient pas disparus.

Stes David

"Sans un centre d’archives, un grand nombre de données risquent de se perdre ou d’être dispersées dans le monde." esperons qu'on trouve moyen de creer un tel centre d'archives ou d'organiser les centres existants pour recevoir les lettres de Farid Chéhab ...

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