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Pour Noël, « Green Book » conte la ségrégation

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Primé au Festival de Toronto par le public, antichambre des Oscars, le film de Peter Farrelly rassemble dans une atmosphère familiale des thématiques douloureuses qui divisent aujourd’hui encore le pays de Hollywood. Purgatoire enjolivé de la culpabilité de l’homme blanc, le conventionnel « Green Book » est plutôt frustrant...


06/12/2018

Dans l’Amérique des années 60, il valait mieux pour un Noir américain de se munir du Green Book avant de partir sur les routes du pays. Ce guide, répertoriant les établissements accueillant des Noirs, notamment dans les États du Sud où la ségrégation battait encore son plein, donne son titre à un long métrage qui retrace l’histoire vraie d’une improbable amitié où la ségrégation se tisse en toile de fond. Itinéraire de la tournée d’un pianiste noir et de son garde du corps d’origine italienne à travers le Deep South américain.Road-movie par excellence, ce film de Peter Farrelly voit se développer, lors d’un trajet en voiture, une relation typique des canons de la comédie américaine grand public. Tout semble opposer Tony Lip, grossier homme de main à l’humour bourru, au suave, solitaire et virtuose pianiste Don Shirley. L’association forcée d’un garde du corps au chômage et d’un artiste soucieux de se protéger donne lieu, sans grande surprise, à une amitié touchante où l’un vient compléter l’autre. De Don, Tony apprendra comment se tenir en situations mondaines et à écrire des lettres d’amour à sa femme. De Tony, Don apprendra à renouer aussi bien avec la soul et le jazz qu’avec la nourriture propre aux communautés afro-américiaines. Cet échange entre un Blanc inculte et un Noir aux airs d’aristocrate renverse délibérément les stéréotypes et constitue le terreau principal de l’humour de Green Book. Pour tirer le meilleur parti comique de ces effets de contraste répétés, le réalisateur peut remercier l’impressionnante transformation physique de Viggo Mortensen (Tony Lip) et son accent d’Italien new-yorkais irréprochable, ainsi que la performance maîtrisée de Mahershalaa Ali (Don Shirley).

Ni drame ni comédie

Cependant, Green Book ne se cantonne pas au registre comique, tentant souvent d’injecter des larmes dans ce récit du racisme américain. Abondent alors des scènes appuyées par une mélodie mélancolique, comme s’il fallait indiquer au spectateur ce qu’il est supposé ressentir à chaque moment. Et si les décors, entre cabarets, salles de spectacle et diners de bord de route, retranscrivent avec une efficacité délectable l’atmosphère de l’Amérique des sixties, le film se heurte à son désir d’exhaustivité pour décrire un contexte social et historique chargé de douleur. Racisme, homosexualité, alcoolisme, musique, inégalités sociales : les problématiques effleurées par le film sont nombreuses et variées au point d’être maladroitement listées, une par une, une scène après l’autre. À celui qui, au début du film, jette avec dégoût les verres d’eau dans lesquels des Noirs ont bu, il semble qu’un coup de piano du talentueux Shirley suffit à transformer son racisme latent en indignation active face aux pratiques de la ségrégation.

À la fois film historique, road-trip et récit d’amitié, ni tout à fait comédie ni tout à fait drame, les longueurs de Green Book se font ressentir dans son ton imprécis et, par conséquent, superficiel. Si traiter d’un sujet aussi grave que la ségrégation avec l’humeur bon enfant de l’amitié, de la musique et de la fête constitue un défi intéressant, notamment à l’heure où le cinéma américain semble porter haut le fardeau du racisme, Farrelly manque son pari. Privilégiant une esthétique léchée et des dialogues gavés de bons sentiments, Green Book ne parvient pas à reconnecter cette belle amitié au contexte historique qui la rend si particulière. Entre conte de Noël et histoire vraie du racisme, la volonté du film de jouer sur tous les tableaux est symptomatique d’une difficulté des cinéastes américains à creuser le sensible sujet qu’est le racisme, autant que d’un désir criant de se faire une place dans la course aux Oscars.

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