Conquistador au cœur brisé, jolie domestique torturée par une maîtresse jalouse, fillette de blanc vêtue, mule errante... les rues pavées de l’ancienne Santa Fe de Bogota révèlent des spectres dans chaque recoin. Juan Barreto/AFP
Occultées par six décennies de violence, légendes et histoires étranges retrouvent droit de cité en Colombie. À la faveur de la paix, certains n’hésitent plus à s’aventurer de nuit sur les traces des fantômes qui hantent le Bogota colonial. Conquistador au cœur brisé, jolie domestique torturée par une maîtresse jalouse, mule errante... les rues pavées de l’ancienne Santa Fe de Bogota, autrefois fleuron de la colonie espagnole, révèlent des spectres dans chaque recoin.
La Colombie est « un pays riche de fantaisies, de légendes. Mais durant les dernières décennies, elle a subi les tensions du terrorisme, des narcos, des luttes internes (...). Maintenant, il est à nouveau permis de rêver, de croire à l’impossible », explique l’anthropologue Esteban Cruz en se référant à la paix signée en 2016 avec la guérilla des FARC. Dans la nuit froide de la montagneuse Bogota, la légende de la mule errante intrigue les amateurs de frissons qui se pressent autour de cet historien et de ses compères Juan Jesus Vallejo et Alejandro Bernal, journalistes « spécialistes en mystères ». Ils animent aussi le site www.unmundodemisterio.com et organisent chaque mois un tour consacré aux mythes, crimes et trésors disparus de la capitale.
La mule errante
La fameuse mule appartenait au XVIIe siècle à Alvaro Sanchez. Ce monsieur dépensait tout son argent dans une maison de jeux. Il s’y rendait chaque jour, juché sur sa mule. Un soir, la monture malade, il partit à pied. « Or, la mule s’échappa, le suivit et demanda : “Où est mon maître ?” Le choc fut tel que M. Sanchez, sans mot dire, rentra chez lui et ne retourna plus jamais à la maison de jeux », conte Alejandro Bernal devant l’église San Francisco, l’une des étapes de ce circuit de deux heures. L’histoire ne s’arrête pas là : après la mort de son maître, la mule continuait à passer par là pour aller le chercher au tripot. « Aujourd’hui, les habitants du quartier racontent qu’entre 3h et 4h du matin, on entend des sabots. »
Devant l’église qui, depuis le XVIe siècle, s’élève sur la Septima (7e avenue), grande artère de la capitale, passent aussi les fantômes du vice-roi José Solis Folch et de sa maîtresse, la Marichuela. Leur idylle clandestine dura jusqu’à ce qu’une nuit, le vice-roi vit passer un cortège funèbre. Dans le cercueil, lui-même ! Bouleversé, il se reclut au couvent franciscain attenant. « Les esprits du vice-roi Solis et de la Marichuela peuvent être aperçus passant par ici », lance Alejandro à la quinzaine de personnes qui le suivent bouches bées. « Je ne m’attendais pas à ça ! s’exclame Miguel Angel Mejia (28 ans), ingénieur agroalimentaire. Maintenant, je sais ce qui s’est passé ici. Je ne suis plus aussi ignorant ! »
D’El Dorado à la rue du Divorce
Le tour part du musée de l’Or, qui abrite plus de 3 000 pièces archéologiques. Juan Jesus, un Espagnol arrivé en 2014, rappelle le mythe d’El Dorado et l’antique rituel des indigènes qui couvraient leur nouveau cacique d’or avant d’en jeter en offrande dans le lac de Guatavita, proche de Bogota. Dans la rue du Divorce, deux jeunes paysans ayant fui leurs familles ont vécu une passion destructrice. Il paraît qu’il suffit aux couples voulant se séparer de l’arpenter ensemble pour divorcer sans heurts.
Puis il y a l’ascenseur qui s’active seul la nuit dans l’immense Palais de justice, la fillette vêtue de blanc aperçue dans ses couloirs. « C’est un lieu chargé d’énergies », souligne Alejandro. Ce bâtiment a été le théâtre d’un épisode sanglant du conflit. En 1985, l’ex-guérilla du M-19 y a pris 350 otages avant que l’armée contre-attaque. Bilan : 98 morts, plusieurs disparus. De l’autre côté de la place de Bolivar, le Parlement est aussi hanté par une fillette en blanc. Les employés entendent « des bruits étranges, des coups », raconte Juan Jesus. Avec ses acolytes, il a passé là une « curieuse » nuit d’enquête : soudain, les lumières se sont éteintes, un souffle froid a gelé leurs visages, un senseur spécial a détecté des mouvements. Il n’y avait personne !
Longeant les façades colorées des maisons coloniales, le tour s’achève place du Chorro de Quevedo, où fut fondée Bogota en 1538. Les amateurs ont en chemin découvert le fantôme de la rue du Volcan, soldat au cœur brisé par une indigène. Mais aussi le fait divers sordide de la paysanne séquestrée et défigurée en 1860 par sa maîtresse, vieille fille riche et jalouse. « L’esprit de la petite peut être aperçu déambulant dans la rue », avertit Alejandro, pour lequel « le mystère est culture » et la réalité jamais loin du mythe.
Florence PANOUSSIAN/AFP

