L'éditorial de Issa GORAIEB

République de parade

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
17/11/2018

Au départ, les lignes qui suivent avaient pour seul, unique, exclusif objet de saluer cet événement proprement historique que fut la réconciliation entre les deux chefs maronites Samir Geagea et Sleiman Frangié, intervenue mercredi.


Historique en effet, cette poignée de main échangée sous les auspices du patriarche maronite, d’abord parce qu’elle vient clore un terrible chapitre vieux de quarante ans, ce qui représente déjà une bonne tranche… d’histoire. Historique ensuite parce que la tuerie d’Ehden de 1978 était la première de ces guerres interchrétiennes qui allaient se succéder tout au long de la décennie suivante, finissant par provoquer l’effondrement de ce qu’on appelait à l’époque le camp chrétien, puis la mainmise syrienne sur l’ensemble du pays. Historique enfin parce que par-delà leurs très probables (et fort légitimes) motivations politiques, les deux hommes auront fait preuve d’un courage, d’une sagesse et d’une dignité peu communs.


Dignité, le grand mot est lâché. Et c’est bien lui qui imprime irrésistiblement à ce texte un virage sur les chapeaux de roue, le portant à sauter du coq à l’âne, à déserter les grands moments de la politique pour aborder cette dignité bafouée à tort et à travers, qui est celle du simple citoyen. Compte-t-il seulement, celui-là, aux yeux de ceux qui sont supposés le servir, assurer ses besoins les plus élémentaires et même œuvrer à son mieux-être ? Non contents de le priver de courant électrique et d’eau pour le moins rampante (courante serait trop demander !), on le vole sans même s’en cacher, à l’ombre d’une république placée sous le signe de la corruption. On se fiche carrément de sa sécurité sur les routes parsemées de crevasses ou de bouches d’égoût béantes, et vierges de toute surveillance policière. Et on se fiche encore plus – là est le plus rageant – de ce qu’il peut penser, lui, de tant de criminelle carence.


Édifiante est, sur ce point, la journée d’hier, où l’on a vu les artères de la capitale bloquées, et une bonne partie du pays complètement paralysée, des heures durant, pour permettre à la troupe de se livrer à une répétition de ballet militaire, en prévision du défilé traditionnel du 22 novembre. Foireuse était déjà l’idée, notre minuscule pays comptant tout de même assez d’espaces moins encombrés et convenant mieux à ce genre d’activité ; et foireuse au-delà du concevable en était la mise en exécution, car on n’avait pas prévu assez de voies de dégagement aux entrées du périmètre interdit, nettement plus vaste cette année que de coutume.


Or par quel degré d’inconscience peut-on, dans un pays souffrant d’une grave crise économique, sacrifier délibérément, de la sorte, des centaines de milliers d’heures de travail ? Quel planificateur de génie a-t-il pu écarter l’éventualité, pourtant évidente, d’ambulances coincées dans le flot interminable de véhicules immobilisés pare-chocs contre pare-chocs ? Et quelles autres avanies nous réserve la suite des exercices prévue pour les prochains jours ?


Mais au final, pourquoi donc les dirigeants se donnent-ils tant de mal (et nous en donnent-ils encore plus !) pour une célébration nationale qui requiert davantage de modestie, dans un pays à l’indépendance encore mal assise, puisqu’on la voit gigoter pitoyablement entre les deux chaises iranienne et saoudite ? Parce que pour ces messieurs aux allégeances extérieures pourtant notoires le plus souvent, c’est précisément dans la parade que réside l’intégralité de la fête. Sur votre écran de télé, vous les verrez d’ailleurs plastronner jeudi prochain, dans des attitudes martiales qu’envieraient les généraux Patton ou Montgomery.


Dur est, pour tout peuple, l’apprentissage de l’indépendance. Cela, on ne le savait que trop. Mais ce chemin de croix, jamais les Libanais n’auraient imaginé qu’en sus de leurs souffrances et frustrations, ils auraient aussi à le parcourir au bord de la crise de nerfs, enfermés comme des sardines dans leur auto.


Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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