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Liban

Le fantôme du gouvernement a plané sur la séance parlementaire du matin

Liban
S. H. | OLJ
13/11/2018

C’est le député Jihad el-Samad (membre du groupe des six sunnites hors de la mouvance du courant du Futur) qui a vendu la mèche. Devant les députés et les membres du gouvernement démissionnaire, il a reconnu que le président de la Chambre leur a demandé de ne pas évoquer « le nœud sunnite » et de ne pas hausser le ton pour paver la voie aux négociations en préparation. C’est dire que le fantôme du gouvernement en gestation a plané sur la séance parlementaire d’hier consacrée à la législation « de nécessité », alors que la tendance générale était à l’apaisement, tout en gardant un minimum de débats soigneusement contrôlés...La seconde séance de législation d’urgence depuis la tenue des élections législatives en mai dernier a été donc marquée par le souci des responsables de ne pas ouvrir la voie à des dérapages verbaux, tout en adoptant les projets de lois nécessaires au fonctionnement des institutions. Avec une précision d’horloger et même de joaillier, Nabih Berry a supervisé les débats, intervenant lorsque les choses pouvaient mal tourner et lançant des répliques acerbes lorsqu’il l’estimait nécessaire, envoyant par la même occasion des flèches dans plusieurs directions. M. Berry était donc plus maestro que jamais, surtout face aux nouveaux députés qui n’ont pas encore l’expérience du fonctionnement des séances parlementaires plénières.

Mais dès le matin, les journalistes ont senti que quelque chose se préparait en douce. Des informations ont commencé à circuler sur une rencontre prévue entre le président du Parlement et le ministre sortant des Affaires étrangères Gebran Bassil pour tenter de défaire « le nœud sunnite », qui serait suivie d’une autre entre M. Bassil et le Premier ministre désigné Saad Hariri. Tout au long de la séance matinale, ce dernier est d’ailleurs à plusieurs reprises sorti de l’hémicycle, comme s’il attendait le moment pour se consacrer au problème de la formation du gouvernement.


(Lire aussi, le compte rendu de la séance du soir :  Au bout de la nuit... la surprise des disparus)


Tractations discrètes et apartés

D’ailleurs, l’attention générale était essentiellement fixée sur les tractations discrètes, les apartés significatifs et les messages codés plus que sur les projets de lois à l’ordre du jour, dont certains étaient pourtant très importants. Un seul député est resté concentré sur les projets, méticuleux, ne laissant rien passer, au risque d’irriter d’autres. Il s’agit de Jamil el-Sayyed qui a été d’ailleurs le seul à remarquer que la page 3 manquait dans le projet de loi sur un projet de développement du port de Tripoli, poussant ainsi le président de la Chambre à le retirer pour le compléter après avoir commencé à procéder au vote...

Finalement, sur les 39 projets et propositions de lois figurant à l’ordre du jour de la séance du matin, 7 ont été adoptés, deux ont été renvoyés en commission, 5 ont été reportés à la prochaine séance plénière (dont 3 qui avaient été renvoyés au Parlement par le chef de l’État), alors que le gouvernement en a retiré deux.

Après une minute de silence à la mémoire de l’ancien député Nicolas Ghosn décédé récemment, la séance a commencé par les inévitables discours des députés qui, faute de débat de politique générale – impossible en présence d’un gouvernement démissionnaire –, considèrent qu’une séance plénière est une occasion pour s’exprimer devant leurs collègues et devant la presse. Au total, 19 parlementaires ont ainsi pris la parole pour évoquer la crise économique et sociale et l’état désastreux des services publics, ainsi que la crise de la pollution du fleuve Litani et le feuilleton de l’électricité.

Les discours des députés...

C’est le député membre du bloc de la Résistance Ali Fayad qui a inauguré la liste des doléances en rappelant que l’Office du Litani a porté plainte contre 79 usines qui polluent ouvertement le Litani, dont certaines déversent même leurs canalisations dans le fleuve.

Anouar el-Khalil, du groupe de Nabih Berry, a pris le relais pour dénoncer « l’État du non-État, la justice politisée et l’augmentation constante de la dette publique qui poussent les jeunes à l’émigration... ». Il y a eu ensuite Michel Daher, qui a parlé d’Électricité de Zahlé, Hikmat Dib, qui a insisté sur le projet de loi sur les personnes disparues pendant la guerre (adopté en soirée), Paula Yacoubian, qui a réclamé « un gouvernement formé de personnes aussi éloignées que possible de la classe politique, ainsi que l’instauration d’un état d’urgence écologique, sachant que le Liban a le taux le plus élevé de métastase chez les personnes de moins de 40 ans ».

Oussama Saad, Jihad el-Samad, Samy Gemayel et Élias Hankache ont aussi pris la parole. Rejoignant plus ou moins Paula Yacoubian, M. Gemayel a réclamé un gouvernement de spécialistes, ainsi que l’organisation d’un congrès national pour discuter de tous les sujets conflictuels et édifier ainsi le nouveau Liban car il est clair, selon lui, que l’ancien Liban est mort. Pour Hady Aboulhosn, « la priorité est aujourd’hui à la formation du gouvernement ». Il a ajouté que les citoyens attachent beaucoup d’espoirs aux activités du nouveau Parlement. « C’est pourquoi, a-t-il dit, nous devons sortir du cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons actuellement. » Roula Tabch et Mohammad Hajjar, du groupe parlementaire du Futur, ont aussi pris la parole. Mme Tabch a affirmé que le fait de critiquer le futur gouvernement avant même sa naissance augmente encore l’état de désenchantement des citoyens. Sélim Aoun a réclamé un éclairage pour la route de Dahr el-Baïdar, alors que Nawaf Moussaoui a estimé qu’il faut à tout prix relancer les activités des organismes de contrôle. Bakr Hojeiri a, quant à lui, rappelé que Ersal continue d’accueillir 65 000 déplacés syriens, alors qu’elle est presque ignorée par l’État. Adnane Traboulsi a réclamé, pour sa part, une attention particulière pour Beyrouth, alors que Estéphan Doueyhi a clôturé les interventions par un fervent appel à l’action pour le bien du Liban. Le ton qu’il a utilisé était tel qu’il a quelque peu détendu la salle. Sélim Saadé a réclamé la parole, mais face au refus du président de la Chambre, il l’a accusé de faire du favoritisme. Ce qui lui a valu une riposte ferme de Nabih Berry.

Le Parlement est ensuite passé à l’examen de l’ordre du jour. Chaque projet ou proposition a fait l’objet de nouvelles discussions, alors que la plupart d’entre eux avaient déjà été étudiés en commissions. Mais les discussions font visiblement partie du rituel des réunions plénières et elles sont l’occasion pour les députés de se lancer dans des surenchères politiques. Le président de la Chambre a d‘ailleurs lancé cette accusation à l’ancien Premier ministre Nagib Mikati qui se plaignait d’un déséquilibre dans le rapport des force, le gouvernement étant démissionnaire face à un Parlement fraîchement élu. L’ancien Premier ministre semblait ainsi remettre en question le principe de la législation d’urgence en l’absence d’un gouvernement en fonction, et Nabih Berry lui a rappelé l’article 69 de la Constitution.

Ali Hassan Khalil : les caisses de l’État sont vides !

Concernant les projets de lois, ceux qui concernaient le ministère de la Santé ont fait l’objet de débats, notamment le crédit de 75 milliards de livres réclamé par le ministre sortant Ghassan Hasbani pour les médicaments. Jamil el-Sayyed a précisé que lorsqu’un ministre dépasse le budget alloué à son ministère, il devrait verser la différence de sa poche. Le projet a quand même été adopté, mais le ministre sortant des Finances Ali Hassan Khalil s’est empressé de préciser que les caisses de l’État sont vides et que cette loi ne pourra pas être exécutée. Plus tard, Hasbani confiera aux journalistes que cette somme était prévue dans la loi de finance, mais qu’elle a été retirée à la dernière minute pour ne pas trop gonfler le budget dans l’objectif d’obtenir les crédits prévus par la Conférence de Paris (CEDRE). De son côté, Élias Abou Saab a déploré le fait que le Liban s’endette pour fournir des services aux Libanais et aux déplacés syriens.

Un petit échange aigre-doux a eu lieu entre le ministre sortant Ali Hassan Khalil et le député Ali Ammar au sujet des aides accordées par le gouvernement aux hôpitaux publics. Au point que Ali Ammar a déclaré : « Il est rare de voir deux Ali en conflit. Mais c’est le cas aujourd’hui... »

L’amendement du code de procédure pénale a suscité un nouveau débat, notamment au sujet de la période de détention préventive qui, pour les crimes graves, devait être sans plafond de temps. Jamil el-Sayyed a précisé avoir été victime de ce principe et a proposé une période de six mois renouvelables une fois pour les crimes d’enlèvements, de privation de liberté, etc., avec priorité de déférer l’accusé devant le tribunal, sinon le juge d’instruction pourra prendre des mesures précises pour le garder sous surveillance. Mais le principe est qu’il n’y ait pas de plafond illimité pour la détention préventive. Le projet a finalement été renvoyé en commission.

Tout au long de la séance, les yeux des journalistes étaient fixés sur les apartés. Il y en a eu un assez long entre le Premier ministre désigné et le député Nawaf Moussaoui, ce qui a poussé Georges Adwan à lancer : « Alors, le problème est réglé ? » ; des concertations intensives entre le ministre sortant Gebran Bassil (assis à la place qu’occupait Michel Aoun lorsqu’il était chef du bloc du Changement et de la Réforme), Ibrahim Kanaan et Élias Bou Saab, et un va-et-vient incessant entre l’hémicycle et les salons, qui montre bien que dans les coulisses, les tractations gouvernementales se poursuivaient à un rythme accéléré.


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Wlek Sanferlou

En résumé on nous fait croire que le gouvernement qu'il nous faut est celui de wifak alwatani...
Électricité pour tous, ordures traitées adéquatement et scientifiquement, soins médicaux bien gérés et pour tous, armée forte et sécurité pour tous, études secondaires et universitaires pour les jeunes avec des chances de travail pour tous, distanciation pour donner une chance à l'économie et au pays. C'est ça notre wifak watani!!.
Alors un gouvernement de technocrates qui vise exactement ces choses est sûrement ce qu'il nous faut et non pas ces amalgames monstrueux et franksteinien qui nous mènent constamment vers des désastres et des sales guerres de blâme-moi-et-je-te-blâme ...
Réveillons nous avant de se retrouver tous au pire des tiers mondes.

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